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2017-11 / NUMÉRO 137   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Entretien
Catherine Cusset : le roman vrai d’une descente aux enfers


Par Georgia Makhlouf
2017 - 07
Catherine Cusset est l’auteur de onze romans parus chez Gallimard dont Le Problème avec Jane (Grand prix littéraire des lectrices de Elle 2000), La Haine de la famille, Confessions d’une radine, Un Brillant avenir (Prix Goncourt des Lycéens 2008) et Une Éducation catholique. L’Autre qu’on adorait a fait partie de toutes les sélections de prix de l’automne et obtenu les prix Liste Goncourt/Choix roumain, Liste Goncourt/choix belge, et Liste Goncourt/choix suisse. Cusset est traduite dans une quinzaine de langues et vit depuis vingt ans à New York où nous l’avons rencontrée.

L’Autre qu’on adorait est un roman singulier qui fait revivre un homme d’une vitalité exubérante qui fut l’amant, puis le proche ami de la narratrice, et qui s’est suicidé à trente-neuf ans. Chronique d’une mort annoncée au premier chapitre, le roman raconte le décalage entre la personnalité brillante et fougueuse de Thomas et la réalité cadrée à laquelle il ne réussit pas à s’adapter, les montagnes russes de ses humeurs, le diagnostic tardif de sa bipolarité qui ne suffit pas à le sauver. Il se veut un témoignage poignant sur la maladie mentale et un hommage à un être lumineux, au-delà des notions sociales de succès et d’échec.

Pour quelle raison avez-vous souhaité écrire ce livre, est-ce un désir de rendre hommage ? Un besoin de faire le deuil ? Quel en a été l’élément déclencheur, alors qu’il paraît huit ans après la mort de votre ami ?

C’est un livre écrit à la fois par amour, pour rendre vie et pour rendre justice. Ce dernier élément est très important. Je savais que j’avais envie d’écrire ce livre, je le savais dès le décès de Thomas, mais je n’y arrivais pas. Je ne voulais pas faire un récit de deuil. L’élément déclencheur a été le fait que d’autres personnes de mon entourage ont été touchées par la bipolarité ou se sont suicidées. Et j’ai compris après coup ce qu’avait vécu Thomas, ce défi extraordinaire, cette lutte avec un démon en lui dont il ne savait rien. Il se battait sans savoir. Je voulais rendre hommage à son combat. S’il l’a perdu, c’est parce qu’il y avait autour de sa maladie un silence et une honte immense. C’est une injustice sociale que de devoir non seulement se battre avec la maladie, mais d’être également confronté à la honte. Je me dis que s’il n’y avait pas eu ce silence, on aurait peut-être pu renverser le cours des choses.

Le silence dont vous parlez a-t-il continué après la découverte, tardive, de la maladie ?

Sa maladie sautait aux yeux mais c’était comme si on ne voulait pas la voir. Il passait des semaines sans dormir, il connaissait des phases d’excitation puis de déprime profonde. Mais nous ignorions, nous ses amis, la gravité de son état. Mon livre vise à ce qu’il y ait moins d’ignorance, moins de honte, moins de stigmatisation. Pour la première fois de ma vie d’écrivain, je souhaite que mon livre ait une action sociale. Dans toute famille ou presque, il y a un cas de bipolarité ou de maladie mentale. Il y a des Thomas partout. C’est pourquoi mon livre a touché autant de monde, et a touché de très près. Cette façon que j’ai eue de me placer dans la tête de Thomas a beaucoup compté dans l’impact de ce livre. 

Votre souhait est-il aussi qu’une meilleure compréhension de la maladie permette à ceux qui ont vécu le suicide d’un proche de ressentir moins de culpabilité ?

Oui certainement. Quand on ne sait pas, on ne peut pas sauver. Il ne s’agit d’accuser personne. Mais dans le cas de Thomas, il aurait fallu par exemple l’envoyer en cure de désintoxication, parce que son traitement ne pouvait pas agir alors qu’il consommait de l’alcool. Il aurait fallu l’empêcher de repartir aux États-Unis alors qu’il était dans une phase de déprime. Tout cela, je l’ai raconté du point de vue de Thomas, montrant son sentiment d’abandon, de trahison, alors qu’il était entouré d’amis proches.

Parlons donc de votre méthode de travail, de la construction de ce texte.

La première partie du livre, celle qui couvre les années de jeunesse de Thomas, de ses 18 à ses 25 ans, je l’ai écrite avec une relative facilité parce que je la connaissais bien. Il était le meilleur ami de mon frère, nous avions été amants, puis il a eu une liaison avec ma meilleure amie. J’en avais donc été le témoin et j’ai écrit ces années-là de mon point de vue. Mais une fois terminées ces cent pages, je suis bloquée, je n’y arrive plus, je passe à d’autres projets. J’ai en tête un échange que j’ai eu avec Thomas des années auparavant alors que je lui avais donné à lire des pages d’un livre que je projetais de publier sur mes amis et où il figurait. Il avait détesté le portrait que j’avais fait de lui et m’avait dit : « Tu sais Catherine, les gens ont quand même une vie intérieure… » Je voulais donc cette fois écrire un livre qu’il aurait approuvé. Et puis longtemps après l’écriture de cette première partie, en 2013, j’ai comme une vision. Je suis à la piscine, je nage, et j’entends une voix. Une phrase s’imprime dans ma tête, qui dit son combat et sa souffrance et qui est une voix où il s’adresse à lui-même. Le « tu » que j’ai donc adopté pour écrire le livre, ce n’est pas moi qui le dis, ce n’est pas une adresse de ma part. C’est lui qui se parle à lui-même. Ce jour-là, je suis rentrée chez moi et j’ai recommencé à écrire en adoptant ce « tu », en donnant la parole à Thomas.

Ce changement de point de vue marque donc un glissement dans le sujet-même du livre.

Oui, parce que loin d’être le récit d’une amitié, comme pouvait le brosser les cent premières pages, le sujet du livre devient le trajet de Thomas vers la mort à partir du diagnostic de sa maladie. Ce n’est donc plus un livre sur la fin d’une amitié, thème relativement banal, mais le roman d’une tragédie. Ce n’est plus un livre sur moi mais un livre sur lui.

C’est quelque chose de troublant pour le lecteur, cette façon que vous avez de raconter avec précision des moments, des dialogues, des scènes où vous n’étiez pas présente.

Oui, je le conçois, mais c’est cela que je voulais, me glisser dans sa tête, raconter de son point de vue. C’est en cela que ce livre est un vrai roman. Ma méthode a consisté à établir une chronologie très précise des événements de la vie de Thomas. J’ai une très bonne mémoire et je me souvenais de pas mal de faits concernant sa vie professionnelle, postes obtenus, publications, etc. Pour sa vie sentimentale, je déduisais à partir de choses qu’il m’avait confiées, et pour brosser certains portraits, je me suis documentée. En fait j’entrecroise plusieurs fils : celui des sentiments et de la souffrance – pour cela, je lis beaucoup sur la maladie. Il y a aussi son travail sur Proust : je relis tout Proust et j’imagine sa lecture, sa façon d’être touché par la jalousie de Swann par exemple. Thomas était mélomane alors que je ne connais rien à la musique : je me renseigne, je pose des questions sur ses goûts, j’écoute pendant des heures, je note les paroles. Puis je m’aperçois que le roman est très intérieur alors que Thomas s’intéressait à la politique. Je me replonge dans la chronologie des événements du monde de ces années-là et je lui attribue des réactions. En fait, je fais avec lui ce que je fais avec tout personnage de roman, je compose, je reconstruis. 

Et pourtant il n’est pas un personnage de roman, il y avait donc un risque inhérent à cette entreprise.

Oui, certainement, et certains ont pu me reprocher d’avoir mis en avant sa face sombre alors que c’était un être solaire, rayonnant, séduisant, et qui prenait parfois toute la place. Mais mon livre est né d’une empathie, d’une intuition de sa souffrance. Et c’est pourquoi je n’ai jamais eu de doutes sur la qualité de ce roman, quand bien même je savais que certains de ses proches pourraient en prendre ombrage. Et je souhaite souligner au passage que je ne m’y suis pas donné le beau rôle. La Catherine du roman est quelqu’un qui n’écoute pas, ne comprend pas. 

Oui, en effet, et cette façon d’avoir un regard critique sur vous-même est une constante dans vos ouvrages. Est-ce une posture littéraire ?

On retrouve ce regard autocritique dans Confessions d’une radine ou dans La Haine de la famille. À la base de mes ouvrages d’autofiction, il y a la haine de soi. Dans Une Éducation catholique par exemple, je raconte combien je me détestais à quatorze ans et comment j’ai voulu me tuer. Sans doute est-ce un legs de mon éducation judéo-chrétienne. Mais cette fois-ci, c’est différent. La haine de soi qui est liée à mon geste littéraire est finalement quelque chose de très narcissique. Ici je me mets à l’écoute de l’autre. Ce n’est plus moi qui suis au centre, c’est Thomas. Je crois qu’une page s’est tournée pour moi avec ce livre.

Y avait-il quelque chose de jubilatoire pour vous à vous exposer de la sorte dans vos livres ?

Toute écriture a quelque chose de jubilatoire. Pour moi, cette jubilation est en rapport avec la question de la vérité, la vérité des émotions. Je cherche à être fidèle à ma mémoire, à la mémoire de mon émotion, c’est-à-dire à retrouver l’émotion d’une époque perdue. Par exemple restituer au plus juste l’émotion qui me traverse quand à douze ans, je fais à Dieu la promesse de ne plus haïr ma sœur. Ce peut être comique quand je raconte ça aujourd’hui, mais c’est une émotion très intense et le moteur de mon écriture est toujours la recherche de la vérité. En cela, je m’expose totalement, je ne cherche pas à me protéger. Je veux dire les choses sans mentir, sans masque social.

Évoquons pour finir votre éloignement de la France, votre relation aux États-Unis où vous vivez depuis tant d’années. Est-ce le fruit du hasard ou un choix délibéré ?

Un peu des deux sans doute. Au départ, je vais aux États-Unis pour apprendre l’anglais. Deux ans après, je rencontre celui qui deviendra mon mari. Mais c’est un Européen et il parle français. Il aurait donc été tout à fait envisageable que nous rentrions en France. Mais cela m’arrangeait sans doute d’être loin. La distance que j’ai mise entre moi et mes proches est probablement ce qui m’a permis d’écrire ce que j’ai écrit, ce qui m’a protégée. Se dévoiler était possible parce que j’étais loin.




 
 
© C. Helie / Gallimard
« Il était le meilleur ami de mon frère, nous avions été amants, puis il a eu une liaison avec ma meilleure amie. » « Le moteur de mon écriture est toujours la recherche de la vérité. »
 
BIBLIOGRAPHIE
L’Autre qu’on adorait de Catherine Cusset, Gallimard, 2016, 304 p.
 
2017-11 / NUMÉRO 137