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2017-11 / NUMÉRO 137   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Entretien
Jabbour Douaihy : l’écriture, l’imprimerie et l’histoire de Beyrouth


Par Tarek Abi Samra
2017 - 11
On insiste peu sur l’humour de Jabbour Douaihy. Il est vrai que ses romans explorent des recoins sombres du passé et du présent du Liban (un massacre dans une église, les débuts de la guerre civile, l’extrémisme religieux…), mais même au milieu des tragédies qui y sont relatées apparaissent souvent des scènes et des descriptions subtilement comiques. 

Dans Le Manuscrit de Beyrouth, son dernier roman tout récemment traduit en français, Douaihy exploite davantage cette veine humoristique pour nous livrer, cette fois-ci, un récit résolument comique. C’est l’histoire d’un certain Farid Abou Chaar, trentenaire naïf qui pense avoir écrit un chef-d’œuvre intitulé pompeusement Le Livre. Manuscrit sous son bras, il fait le tour des éditeurs beyrouthins pour essuyer refus après refus. En désespoir de cause, il accepte un emploi de correcteur à l’imprimerie Karam Frères, où il s’éprend de la femme de son patron, la belle Perséphone qui passe son temps à lire des polars. Or, un jour, le manuscrit disparaît et notre héros se retrouve perdu dans une intrigue policière, une affaire de faux billets…

Comment imaginez-vous le livre de Farid Abou Chaar ? Un chef-d’œuvre, ou un texte saturé de clichés poétiques ?
J’ai évidemment une certaine idée de ce que doit être ce texte non dévoilé. Farid a une conception prophétique de l’écriture, il pense pouvoir renfermer la Vérité et la Sagesse dans son livre. C’est une vision quelque peu orientale, levantine de la littérature : beaucoup d’auteurs arabes écrivent dans cette veine absolue, parfaite, tel Khalil Gibran dans son Prophète. Dans mon roman, j’ai tenté de tourner en dérision cette conception-là, de même que l’acte d’écrire en général, car dès que l’on écrit, on se croit possesseur d’un certain pouvoir magique.

Votre propre rapport à l’écriture et celui de votre protagoniste sont donc radicalement opposés… 
Mon rapport à l’écriture est bien sûr différent de celui de Farid Abou Chaar, mais il y a quelque chose de Farid en moi, comme en tous ceux qui écrivent. À travers ce personnage, j’ai essayé de mettre à distance l’écriture en général. C’est une caricature de l’écrivain qui se croit inspiré, qui pense que ce qu’il a à écrire existe préalablement en lui et qu’il n’a qu’à le laisser s’écouler sur le papier. Mais quand tu es un écrivain réaliste, tu te places ailleurs. Tu prêtes attention au monde extérieur, aux odeurs, aux vêtements, à tous les éléments qui constituent la réalité matérielle et sociale ; tu crées une fiction à partir de choses précises, en t’appuyant sur des événements qui ont eu lieu. Tu ne lances pas des boutades de sagesse, tu ne résumes pas le monde en quelques mots grandioses. C’est d’une certaine manière la différence entre le roman et la poésie.

Pourquoi avoir choisi de raconter un siècle de l’histoire du Liban à travers celle de l’imprimerie Karam fondée en 1908 ?
Je n’y avais pas pensé au tout début, en choisissant l’imprimerie comme sujet. Mais il n’en demeure pas moins que c’est une lecture légitime du roman : une ville, Beyrouth, et son histoire à travers celle d’une imprimerie. Comme d’autres imprimeries réelles, celle que j’ai décrite fut en quelque sorte témoin d’un siècle de la vie du pays : les guerres, les périodes de paix, les différents régimes politiques qui se sont succédé. C’est également l’histoire de l’évolution de l’imprimerie elle-même grâce aux nouvelles technologies. Actuellement, je pense que l’imprimerie n’est plus un espace où peuvent se refléter les événements extérieurs. Chacun peut maintenant être son propre imprimeur ; il lui suffit d’utiliser un ordinateur et une imprimante.

Il semble que l’humour, un aspect essentiel de votre écriture que les critiques négligent souvent, est encore plus prégnant dans ce dernier livre à tel point qu’on pourrait dire que vous avez écrit un véritable roman comique…
Le Manuscrit de Beyrouth est en quelque sorte la parodie d’un certain polar. D’ailleurs, l’héroïne elle-même, Perséphone, passe son temps à dévorer des romans policiers. J’ai écrit ce livre pour m’amuser un peu et amuser le lecteur. Je désirais sortir de nos histoires libanaises ou moyen-orientales, de la stigmatisation communautaire, de la violence, de la guerre, des conflits identitaires. Il est vrai qu’on retrouve tout cela dans mon livre, mais la trame du récit est aérée, légère, ludique. Je ne voulais pas écrire collé à nos conflits, à l’histoire de notre vie commune – je l’ai déjà fait dans mes romans précédents –, mais m’en débarrasser, m’en libérer. Je voulais me plaire et divertir un peu mes amis.

 BIBLIOGRAPHIE

Le Manuscrit de Beyrouth de Jabbour Douaihy, L’Orient des Livres/Actes Sud, 2017, 240 p.

Jabbour Douaihy au Salon : 
Table ronde autour du Manuscrit de Beyrouth le 10 novembre à 18h (Agora)/ Signature à 19h (L’Orient des Livres).
 
 
© Antoine Doyen
 
2017-11 / NUMÉRO 137