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2018-01 / NUMÉRO 139   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Entretien
Alice Ferney, la tendresse comme marque de fabrique


Par Georgia Makhlouf
2018 - 01
Ils représentent le monde bourgeois conservateur, « les héritiers » pour reprendre le mot de Bourdieu, cible de la critique sociale contemporaine. Ils sont la génération des Français qui naquirent entre 1920 et 1940, vécurent dans le sillage de l’hécatombe d’une Première Guerre mondiale et les prémices d’une Deuxième qui bascula dans la barbarie, furent partie prenante des conflits de décolonisation, connurent Mai 1968 et l’entrée dans l’ère des technologies avancées. Ils sont les personnages du nouveau roman d’Alice Ferney, qui caracole en tête des ventes de cette rentrée : Les Bourgeois.

Roman ambitieux qui s’attache aux destinées des membres d’une famille nombreuse et qui couvre le siècle, ses tragédies, ses mutations, ses valeurs et ses modes de vie. On y retrouve la plume tout à la fois précise, ciselée et pleine de tendresse de l’écrivaine et son regard empathique vis-à-vis de ses personnages quels que soient leurs errements. « Prendre la mesure de la continuité autant que de l’épaisseur des années révèle l’évolution des connaissances, des regards et des comportements et souligne comment chaque époque détermine les esprits », dit-elle, soulignant le « sentiment de fraternité » que lui inspirent ses personnages. Son roman, à contre-courant des modes, est tout à la fois une invitation dans la ronde du temps et une analyse toute en finesse d’une société française en plein bouleversement.

Votre roman, par son titre et son contenu, paraît naviguer à contre-courant des « modes littéraires ». Pouvez-vous nous éclairer sur la genèse de ce projet ? D’où vous est venu le désir de ce texte-là ?

Pour vous répondre, il faudrait distinguer genèse du sujet et genèse de la forme. Pour ce qui a trait au sujet, il y a longtemps que j’ai envie d’écrire une suite à L’Élégance des veuves, à l’histoire de ces dix frères et sœurs. Quand le cinéaste Tran Anh Hung a décidé d’adapter le roman au cinéma – le film est sorti en 2016 sous le titre Éternité –, nous avons passé du temps ensemble pour en parler et j’ai replongé dans cette histoire, ce qui a réactivé mon envie ; mais écrire un roman qui couvrirait le siècle paraissait trop énorme. Lorsque j’ai eu l’idée de rentrer dans l’écriture par les dates, de travailler à une forme kaléidoscopique et non linéaire, me donnant ainsi la liberté de choisir le découpage et les moments-clés et non d’écrire en flux continu, j’ai senti que je tenais mon projet. Et puis j’ai trouvé ma première phrase et décidé que je serai le narrateur. Donc le processus s’est fait en trois temps : l’envie du sujet, l’idée de la forme, l’attente d’un ton. Je crois que ce sont ces trois éléments qui, comme toujours, définissent ce que sera un livre.

Ce qu’il y a de singulier ici, c’est qu’il y a une multitude de personnages mais pas vraiment de personnages principaux. Pourrait-on dire que votre personnage principal est la famille ?

Pour moi, il s’agit moins d’un livre sur la famille que d’un livre sur le temps et qui couvre plusieurs générations. Trois aspects du temps sont ici traités : la manière dont le temps nous détermine, la façon dont nous appartenons à une époque, ce qui différentie les générations, ce serait là le premier aspect. Mais mon sujet, c’est également le temps vécu au présent, sans la clairvoyance que nous donnent le recul et le passage des ans, c’est l’histoire vécue au jour le jour par ceux qui sont confrontés, voire happés par les événements. Le troisième aspect est celui du temps qui passe et qui nous balaie. C’est cela mon sujet ; ce qui m’anime c’est revenir sur le passé, se l’approprier, refaire la traversée du siècle. La famille s’inscrit bien évidemment dans ce projet en ce que, lorsque l’on naît dans une même famille, on croit avoir les mêmes parents et on s’étonne d’être si différents. Mais en réalité, le temps a passé, les parents ont changé, ils ont été transformés par les événements. Par exemple dans la famille Bourgeois, la naissance de l’aîné a lieu en 1920 et ses parents, comme la nation toute entière, sortent d’un deuil. Puis la trace de la Première Guerre s’efface progressivement et plus tard, ce sera la Deuxième Guerre mondiale qui marquera les autres enfants. Chaque date fabrique quelque chose de différent et affecte ce que l’on va être et ce que l’on va penser du monde. La conscience de tout cela interdit de porter des jugements trop rapides sur les gens qui ont vécu des choses différentes de nous. 

Il y a en effet dans votre roman un effort constant pour ne pas lire le passé avec les yeux du présent. Mais comment fait-on pour y parvenir, comment être sûr qu’on ne juge pas avec nos yeux d’aujourd’hui ? 

Dans le roman, on ne peut jamais s’assurer de rien, le travail d’écriture consiste à se mettre à la place du personnage, à regarder avec ses yeux, à l’imaginer comme il était, mais j’ai bien conscience que les catégories que je manipule me viennent aussi de mon époque. Dans les chapitres écrits au présent, je le dis à mes lecteurs : nous savons des choses que les personnages ne savaient pas en 1920 ou en 1940, pour eux le présent était confus et illisible. Cela dit, j’ai beaucoup travaillé, le temps de la documentation a été très long, j’ai lu des dizaines d’ouvrages historiques certes, mais également beaucoup de presse et de journaux intimes de l’époque, dont certains qui me venaient de ma famille. Journaux intimes et presse permettent de s’approcher de la vision au jour le jour des événements. Pour la guerre d’Indochine, j’ai également eu accès à des carnets de régiment et à des journaux de marche où sont consignés tous les mouvements des sections pendant les opérations. Tous ces matériaux ont été très précieux pour me permettre d’écrire l’histoire au présent. 

Revenons sur le titre qui signale de façon forte à quel point votre roman s’inscrit à contre-courant de l’époque. Pourquoi avoir choisi un tel titre ?

Ce titre a comme une fonction de bouclier pour moi. Car j’ai parfaitement conscience que les Bourgeois représentent tout ce qui est honni aujourd’hui, honni par ceux qui craignent qu’on en refasse un idéal : la famille nombreuse, hétérosexuelle et catholique. Mais n’oublions pas que ce roman est la suite d’un précédent où j’avais déjà donné à mes personnages ce nom de famille. Il est vrai qu’il y a peu, j’ai eu quelque regret à l’avoir choisi pour titre. Au départ, je voulais un titre qui rende compte de la coulée du temps et j’ai cherché pendant trois ans. J’ai envisagé « Et combien nous étions » ; ce sont les derniers mots de mon exergue, citation empruntée à Tchekov dans Les Trois Sœurs. Mais Bertrand Py, mon éditeur, m’a proposé ce titre parce qu’il a lu mon livre comme une radiographie de l’ADN français et je l’ai accepté. Et en effet, nombre de lecteurs me disent qu’ils reconnaissent dans les Bourgeois des traits de leur propre famille. En 1930, cette famille-là est beaucoup plus banale.
Disons pour finir qu’être ou pas à contre-courant ne pèse pas pour moi lorsque j’écris. Je suis en dehors du système, je n’ai jamais été récompensée par aucun prix et je me sens très libre. Je ne m’intéresse pas aux détestations du public et je ne choisis pas mes sujets en fonction de l’air du temps. Et d’ailleurs, je ne pense pas qu’on choisisse vraiment ce sur quoi on écrit. Ça vous prend, c’est un élan. 

Y a t-il une dimension autobiographique dans votre roman, ne serait-ce qu’indirectement ?

Pas du tout. Je n’ai pu écrire sur ce milieu que parce que je n’en suis pas. Je n’ai endossé aucune de ces valeurs-là. Les gens sont frappés par le fait que j’ai écrit sur ce milieu ; mais j’ai surtout écrit sur une époque. Les arrière-petits-enfants des Bourgeois pensent différemment aujourd’hui. Et puis cette famille n’est ni aristocrate ni prolétaire, et le mot « bourgeois » qui les désigne est devenu péjoratif. Et pourtant ils n’ont ni la cupidité des grands bourgeois, ni le côté étriqué des petits bourgeois. La droiture est la caractéristique qui leur convient le mieux.
 
On rencontre rarement aujourd’hui, que ce soit dans la littérature ou les médias, de regard tendre sur les valeurs de droiture, de foi, d’exigence morale et spirituelle.

Oui, et en cela, mon livre est un ovni. Mais pourquoi faudrait-il nier une vérité historique ? Ces familles ont existé et n’étaient pas détestables. C’est un autre monde, mais il a existé. Je n’ai pas de nostalgie pour ce monde-là en particulier mais plus globalement pour les mondes qui passent, et un goût certain pour la mémoire ; j’aime faire revivre le passé, en sentir l’épaisseur, mais je ne suis pas prise dans une idéologie. Et néanmoins, oui, j’ai pour cette bourgeoisie-là de l’admiration : ils ont vécu tout ça, ils ont traversé tant de choses douloureuses et ils y ont survécu. L’histoire comme recherche de vérité me passionne.

Vous avez choisi, dites-vous, de prendre la parole dans le roman par le biais d’un « je », mais néanmoins, cette voix narrative est peu présente.

Le « je » est présent comme narrateur de l’histoire des autres et non de la sienne. Il est vrai que dans une première mouture qui était plus longue, la vie du narrateur, ou plutôt de la narratrice, était plus présente, mais je l’ai supprimée par la suite. Le « je » a pour mission de prémunir le lecteur contre ses clairvoyances rétrospectives, de lui rappeler que ce qu’on sait aujourd’hui, on ne le savait pas à l’époque. C’est un « je » qui questionne, réfléchit, fait prendre au lecteur la mesure de l’épaisseur du temps, mais ne se raconte pas lui-même. Il est une instance critique.


BIBLIOGRAPHIE
Les Bourgeois d’Alice Ferney, Actes Sud, 2017, 368 p.
 
 
D.R.
« Il s’agit moins d’un livre sur la famille que d’un livre sur le temps et qui couvre plusieurs géné-rations. »
 
2018-01 / NUMÉRO 139