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2018-06 / NUMÉRO 144   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Entretien
Yamen Manai ou l’ironie joyeuse


Par Georgia Makhlouf
2018 - 02
Yamen Manai est l’heureux lauréat du Prix des cinq continents de la francophonie pour son roman L’Amas ardent, fable politique et écologique savoureuse et pleine d’humour. Le jeune romancier n’en est pas à son premier roman. Il a déjà publié La Marche de l’incertitude en 2010, Prix Comar d’or en Tunisie et La Sérénade d’Ibrahim Santos qui a obtenu le Prix Alain-Fournier en 2011. Tous ces ouvrages sont publiés chez Elyzad, formidable maison d’édition dont le projet est de s’ouvrir à des « écritures plurielles » et de « faire circuler les textes du Sud vers le Nord ».

Yamen Manai raconte l’histoire d’un apiculteur, Don, qui mène une vie d’ascète auprès de ses abeilles sur une colline fleurie à proximité du village de Nawa. À l’écart des hommes et de l’agitation du monde, sa vie est sereine jusqu’au jour où les ruches sont saccagées et les abeilles coupées en deux par milliers. Mais l’attaque des ruches n’est pas la seule bizarrerie dans ce pays imaginaire. Le Beau, chef de la nation, s’est enfui ! Il faut donc organiser des élections démocratiques et des caravanes sillonnent les régions les plus reculées afin d’inscrire les paysans sur les listes électorales. Stupeur chez les villageois qui sont « tout chamboulés. Pour la plupart, ils n’avaient même pas choisi leur conjoint qu’il leur fallait aujourd’hui choisir par qui ils allaient être gouvernés ». Peu de temps après, c’est une toute autre sorte de caravane qui va débarquer avec des hommes barbus affublés de tuniques, « comme les bédouins de l’Arabie moyenâgeuse » et arborant des drapeaux noirs… Le Cheikh, chef du parti de Dieu, a déroulé le tapis rouge, apprendra-t-on plus tard, au prince héritier du royaume du Qafar, pour faire élire son parti à la tête du pays. On ne révèlera pas la suite de cette fable ironique et joyeuse qui, même si elle fait référence au passé récent de la Tunisie ou à d’autres pays de la région, prend des accents véritablement universels. Entretien tout à la fois grave et savoureux.

Vous avez vécu en Tunisie jusqu’à l’âge de vingt ans, puis vous êtes venu en France pour y poursuivre des études d’ingénieur. Comment s’est fait le passage vers l’écriture ?

J’ai toujours baigné dans la littérature. Une mère enseignante, un père universitaire, la bibliothèque familiale était bien fournie et j’étais un grand lecteur. Je lisais les grands classiques de la littérature arabe, mais aussi des œuvres de littérature contemporaine, des auteurs comme Naguib Mahfouz par exemple. C’est à l’adolescence que j’ai commencé à lire en français. Et j’ai été surpris par les émotions qui se déclenchaient en moi alors que je ne lisais pas dans ma langue maternelle et que les livres me parlaient d’une réalité qui n’était pas la mienne. Que ce soit La Chèvre de Monsieur Seguin ou La Petite Fadette, je me souviens encore de tout ce que ces lectures suscitaient en moi. C’est le miracle de la littérature dont j’ai fait là l’expérience et l’amour de la littérature ne m’a plus jamais quitté. 

Le thème de la dictature était déjà présent dans votre précédent roman et vous y êtes revenu avec L’Amas ardent. Comment s’explique cette récurrence ?

Mon premier roman est une fiction classique, sans dimension engagée, mais il est vrai que les deux romans suivants ont pris un tour très politique. Cette expérience de la dictature, je l’ai vécue en Tunisie pendant près de vingt ans. Le pays était de plus en plus gangréné par la corruption, les gens faisaient de moins en moins bien leur travail parce que personne n’y croyait plus et plus personne ne rêvait, tant la concrétisation des rêves relevait de l’impossible. C’était un pays où l’on naissait les jambes coupées. La non soumission aux diktats, la remise en cause de l’ordre établi, tout cela a fait partie de ma réflexion depuis longtemps. 

Vos deux romans engagés et qui questionnent la dictature le font néanmoins par le biais de la fable et évitent la référence explicite à la Tunisie, même si on reconnaît aisément Le Vieux ou Le Beau. Pourquoi cela ?

Ce qui m’intéresse, c’est la puissance de l’imaginaire plutôt que l’observation de la réalité. Je ne suis pas un journaliste mais un écrivain de fiction et ce qui me fait plaisir dans l’écriture, c’est d’explorer le domaine de l’imaginaire. Le livre pourrait se passer en Égypte ou ailleurs pour ce qui a trait à la description du régime dictatorial ; quant aux méthodes des extrémistes religieux, à la façon dont ils procèdent, cela pourrait s’appliquer à ce qui se passe en France. On peut tout à fait se passer de la référence au contexte local pour comprendre et apprécier le roman. Et par ailleurs, le message primordial pour moi, c’est le message écologique. Il me paraît encore plus fondamental que le message politique. Sous nos pieds, le monde se disloque. La question de savoir si on peut vivre juifs et musulmans côte à côte et en harmonie est à mes yeux moins brûlante que la question de la destruction de la planète. On se focalise sur des leurres alors que l’urgence est ailleurs. C’est Paul Valéry qui disait que la politique est l’art de désintéresser les gens de ce qui les intéresse vraiment.

Vous avez fait le choix de décrire le monde des abeilles. Ce monde est-il une utopie ? Voire une utopie inatteignable ?

Vivre ensemble et en paix serait-il inatteignable ? Les abeilles vivent en harmonie. Le monde animal connaît ces situations de vivre-ensemble, de partage du territoire ; mais les humains en semblent incapables. Ce qu’on observe chez les abeilles, c’est qu’il y a de nombreux sujets, mais personne qui ordonne. La souveraine est là pour apaiser la ruche, pour procréer, pour assurer la survie. Sa mission, c’est la sacralisation de la vie. Alors que nos souverains, les membres permanents des Nations-unies par exemple, sont ceux qui vendent le plus d’armes dans le monde. Les hommes font donc beaucoup moins bien que les abeilles. 

Comment vous est venue l’idée d’utiliser cette allégorie pour évoquer les dangers qui nous guettent aujourd’hui ?

J’avais envie de traiter de la violence, du terrorisme islamique, des massacres qui sont perpétrés un peu partout au nom de l’islam. J’attendais un déclic, l’idée qui me permettrait de faire aussi passer le message écologique. Enfant, j’ai connu une très belle nature, et celle-ci est si menacée aujourd’hui ! Je me sentais comme un devoir de défendre ce monde qui est le nôtre. Je cherchais donc comment inclure l’intégrisme dans le cadre plus global de l’humanisme. Et puis j’ai eu l’occasion de voir un documentaire sur la façon dont les frelons attaquent les abeilles ; cela m’a fait penser à ce qui s’était passé sur la plage de Sousse ou au Bataclan : une dizaine d’individus qui font un carnage. Or il existe une variété d’abeilles qui sont capables de se défendre face aux frelons, les abeilles japonaises. Elles font ce que font les rugbymen : elles forment une boule autour du frelon. À l’inverse du réflexe du sauve-qui-peut, les abeilles se ruent sur le frelon pour l’encercler. Il y en a bien sûr quelques unes qui vont mourir, qui vont être sacrifiées. Mais pas trois cents ou quatre cents. C’est cette métaphore qui m’a inspiré le roman.

Et de là aussi vous est venue l’idée du titre, de « l’amas ardent » ?

Ce n’est pas un concept scientifique mais une invention poétique. Ce savoir-faire bien réel des abeilles japonaises contre le frelon, on l’évoque en parlant de « boule » dont le frelon serait le noyau. Pour rendre la chose à la fois plus poétique et plus ambiguë, j’ai inventé cette association de mots, « l’amas ardent ». 

Faut-il voir dans le fait que la solution se trouve au Japon une métaphore sur la nécessaire ouverture aux autres cultures pour inventer des solutions aux problèmes brûlants du monde ? 

Disons que cette métaphore m’a apporté une grande cohérence. D’une part, je perçois le message du fondamentalisme wahhabite comme une intrusion dans l’écosystème tunisien. Et si cet écosystème ne sait pas se défendre, c’est parce qu’il n’a pas grandi avec ce danger, il ne connaît pas cette menace. D’autre part, je suis pour le métissage. Il existe un hadith qui dit qu’il faut rechercher le savoir partout où il se trouve, même jusqu’en Chine. Or mon apiculteur a besoin d’une solution concrète et le savoir lui manque pour y parvenir. Il va donc le prendre en Extrême-Orient. Cela recentre la religion musulmane sur la recherche du savoir et sur l’éveil. On ignore trop souvent cette incitation au savoir qui existe dans la religion musulmane. Pour finir, je pense que tout homme a une dimension tout à la fois locale et universelle. Son ancrage local lui permet de connaître son environnement, les traditions, les rituels et tout cela est un véritable trésor. Mais qui ne doit pas l’empêcher de s’ouvrir au monde. La terre est vierge de frontières, il y a une continuité des savoirs et des existences. 

Vous opérez comme un détournement du texte sacré dans votre roman : il y a ce moment où Don, l’apiculteur, reprend le premier mot du Coran, ikra’, « lis » ! Mais c’est pour se mettre en quête du savoir qui lui manque et non pour aller vers la prière.

Je ne le perçois pas comme un détournement mais comme une interprétation. Pour moi, « lis » est une invitation à aller vers tous les livres alors que certains le comprennent au contraire comme une incitation à ne lire que le Coran et à abandonner tous les autres livres. J’aime pour ma part cette parole de Confucius qui dit qu’il vaut mieux allumer une bougie que maudire les ténèbres. 

Lorsque vous avez choisi de nommer votre personnage principal Don, aviez-vous Don Quichotte en tête ? 

Oui, j’avais en effet Don Quichotte en tête au départ parce que se battre allait être une tâche sisyphéenne. Puis quand les abeilles m’ont montré leur capacité à avoir un comportement exceptionnel malgré leur fragilité, cela m’a redonné espoir et j’ai supprimé Quichotte. J’ai gardé Don, qui pouvait se référer au don de soi, au don de la nature. Le Don est un être spirituel, un solitaire, qui recherche le silence intérieur mais qui va devoir aller vers les autres pour trouver une solution. 

Vous sillonnez le monde francophone depuis votre prix. Quelles réflexions cela vous inspire-t-il sur l’état de la francophonie ?

Je défends la francophonie, mais pour moi, cela veut dire défendre non la France mais les intérêts des peuples francophones. Le français nous permet de communiquer avec tous les pays africains, de mettre en commun nos imaginaires. Chez mon éditeur, Elyzad, toutes les cultures sont en dialogue, des Mauritaniens et des Libyens côtoient des Tunisiens ou des Français. On a parfois l’impression que le monde francophone est une banlieue de la France. Mais dans ces banlieues, que ce soit celles de Paris ou de la France, de très belles choses se passent grâce aux métissages et aux passerelles qui se tissent entre les imaginaires. Il faut sortir de la consanguinité littéraire. La francophonie permet à la France de respirer et de se renouveler.


BIBLIOGRAPHIE

L’Amas ardent de Yamen Manai, Elyzad, 2017, 240 p.
 
 
D.R.
« Les hommes font donc beaucoup moins bien que les abeilles. » « La terre est vierge de frontières, il y a une continuité des savoirs et des existences. »
 
2018-06 / NUMÉRO 144