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2018-10 / NUMÉRO 148   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Entretien
Yôko Ogawa : « J'essaie d'écrire ce qui ne peut être mis en mots. »
L'auteure japonaise construit, livre après livre, une œuvre foisonnante dont l'étrangeté constitue le fil rouge. Venue à Paris pour accompagner la traduction de son dernier roman, elle nous a accordé un entretien.

Par William Irigoyen
2018 - 06
De peur qu'ils ne contractent à leur tour la « maladie du chien maléfique », une mère mutique confine ses trois enfants rebaptisés Opale, Ambre et Agate dans la demeure qu'elle a obtenue lors de son divorce. Invisible une partie de la journée, l'aînée abandonne ses petits à leur triste sort. Elle leur interdit formellement de quitter les lieux. Seule bouffée d'oxygène pour le jeune trio : la lecture régulière d'encyclopédies éditées par un père défaillant. Un jour, Joe, vendeur ambulant « d'une infinité de choses », entre en scène. À partir de là, tout s'enraye. Les fidèles de Yôko Ogawa trouveront dans ce dernier nouveau roman, Instantanés d'Ambre, ce qu'ils aiment tant chez cette femme d'apparence si discrète.

Quel est le point de départ de ce nouveau roman ?

Il y a d'abord le Journal d'Anne Frank que j'ai lu, une première fois, quand j'avais 13-14 ans. Ce livre m'a toujours accompagnée. Il pose une question intéressante : comment grandir malgré l'enfermement ? Deuxième point de départ : je voulais associer des enfants qui n'ont que quelques années d'existence et des minéraux qui en ont des millions.

Ce roman est-t-il le développement littéraire d'une citation extraite de Manuscrit zéro, dans lequel la narratrice disait : « Je me portais toujours au secours de ceux qui avaient été abandonnés dans un endroit sombre et froid, là où la lumière du jour ne parvenait pas » ?

Vous me surprenez beaucoup. Je n'avais encore jamais fait ce rapprochement. En effet, je considère que mon travail d'écrivain consiste à redonner voix à ceux qui ont été repoussés à la périphérie de la société, qui sont invisibles.

Il y a souvent, dans votre œuvre, des espaces clos avec des personnages qui, par l'intermédiaire d'objets, ont un lien avec l'extérieur et avec le passé. Cette fois, l'objet en question c'est une collection d'encyclopédies. Pourquoi ce choix ?

Les enfants évoluent dans un espace à nouveau clos, c'est vrai. Les encyclopédies constituent une tentative d'enfermer le monde entier dans un ou plusieurs volumes. C'est naturellement impossible. Pourtant, ces livres sont quasiment le seul lien avec l'extérieur. Je les ai pensés comme un corridor vers l'ailleurs mais aussi vers le père qui a édité ces ouvrages.

« À l'intérieur d'une encyclopédie, tout est calme », écrivez-vous. Faut-il comprendre que ces livres ont une vertu apaisante ?

Tout à fait. D'ailleurs, moi-même, lorsque j'écris un roman et que survient un blocage, je me réfugie toujours dans l'une d'elles.
 
Retrouvez-vous le chemin de l'écriture ?

Oui car que ce que je recherche dans les encyclopédies ce sont souvent des descriptions précises dans lesquelles ne se niche aucun sentiment. Trouver cela a, pour moi, un effet très apaisant.

L'encyclopédie n'est-elle pas aussi importante car elle est une tentative de restituer le monde sans le bruit qui l'accompagne ? Or, s'il y a un mot qui est central dans votre œuvre, c'est bien celui de « silence », non ?

Oui et ce roman en est encore l'illustration. Les trois enfants parlent tout bas. On peut même dire qu'ils vivent dans le silence. Pourquoi ? Parce que les mots ne permettent pas de tout dire. Normal, ils sont gouvernés par la logique et la grammaire. En japonais, une expression dit : « Je suis tellement heureux que je ne puis l'exprimer par des mots. » Les trois enfants n'ont pas besoin d'eux pour partager leur joie. Ils ont en commun le silence. Ce que j'essaie d'écrire est précisément ce qui ne peut être mis en mots. C'est le rôle que j'assigne à la littérature.

Est-ce précisément cet aspect-là qui, à vos yeux, constitue la différence entre l'espace clos et le monde extérieur : dans le premier, on ne peut pas tout dire avec les mots, dans le second, cette illusion est possible ?

C'est exact. La maison, qui peut être comprise comme étant le monde intérieur des enfants, est une forme de paradis. En même temps, il ne faut pas faire une opposition nette entre les deux sphères : le « dedans » et le « dehors » sont aussi très liés. J'insiste à nouveau sur cette idée de corridor. C'est peut-être cela que j'ai découvert en écrivant ce roman.

Les enfants et la mère, dites-vous, lisent les encyclopédies parce qu'ils pensent y trouver le monde. Mais c'est un leurre. Ne peut-on pas en conclure que ces personnages sont aussi aveuglés par ce qu'ils lisent que par ce que voient les Hommes dans le mythe de la caverne de Platon ? 
 
D'une manière générale, je pense que les êtres humains ont une approche fragmentaire des choses. Ils ne peuvent pas tout voir, tout embrasser. D'ailleurs, le titre japonais du roman ‒ qui évoque le clignement des yeux d'Ambre ‒ essaie de restituer cette idée. À intervalles réguliers, nous autres humains clignons des yeux. Nous ne voyons plus rien. Nous ne percevons donc qu'un fragment du monde.

Ce nouvel opus peut-il aussi être vu comme un hommage au livre en général, cet objet qui, sous votre plume, devient quasiment un être organique dont la lecture bouleverse l'esprit humain ?

Ce qui nourrit l'imagination de ces enfants, ce qui leur permet de grandir, ce sont effectivement les livres. S'ils n'avaient pas été là, leur vie aurait été une véritable tragédie. Pour répondre concrètement à votre question, je dirais que si on lit Instantanés d'Ambre comme un hommage à la lecture, alors je me dis que ça valait vraiment le coup de l'écrire.

La mère qui maintient ses enfants à l'écart du monde est-elle, selon vous, tyrannique ?

Je dirais qu'elle est monstrueuse dans la mesure où elle ne veut pas qu'ils connaissent le monde extérieur et qu'elle leur impose ses propres valeurs. Mais, au départ, tout cela est fait au nom de l'amour. Je m'interdis de la juger. Bien sûr, on peut considérer qu'il s'agit quasiment d'un crime. N'oublions pas que les raisons pour lesquelles elle fait cela n'ont rien d'horrible.

Vos romans présentent souvent des personnages âgés qui entretiennent une relation tyrannique avec d'autres, plus jeunes…
 
Je dirais plutôt qu'il y a beaucoup de tristesse chez les adultes de mes livres. Ils s'imaginent détenir un pouvoir absolu, mais cette perception, ils le savent très bien, n'est qu'un leurre. Les enfants sont beaucoup plus intelligents. Ils comprennent qu'ils ne maîtrisent pas les mots de leurs aînés. Du coup, ils ne s'estiment pas soumis à leur logique. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle ils perçoivent davantage de choses. Rappelez-vous un de mes romans, La Formule préférée du professeur. Ce dernier a une connaissance très approfondie des mathématiques. Mais sans le petit garçon qui traverse aussi ce roman, il ne peut pas vivre. 

Nous n'avons pas parlé d'un autre personnage. Il s'agit d'un âne. De nombreux animaux traversent vos livres. Pourquoi les faites-vous entrer dans votre univers littéraire ?

Ce qui m'attire chez eux – et cela ne vous surprendra pas par rapport à ce que j'ai dit précédemment – c'est qu'ils ne parlent pas eux non plus. De tous les êtres vivants, nous autres humains sommes les seuls à parler. Cette exception crée un sentiment de grande solitude. Quand un animal entre dans mes romans, son apparition a des répercussions. Il fait avancer le livre. J'ajoute que la nature, également importante dans mes romans, est, elle aussi, mutique. Du coup, elle en devient inquiétante. C'est pour cette raison que vous avez le sentiment, très juste, que mes livres sont silencieux. C'est ce silence que j'essaie de questionner.



BIBLIOGRAPHIE 
 
Instantanés d'Ambre de Yôko Ogawa, traduit du japonais pas Rose-Marie Makino-Fayolle, Actes Sud, 2018, 304 p.
 
 
D.R.
« Mes livres sont silencieux. C'est ce silence que j'essaie de questionner. »
 
2018-10 / NUMÉRO 148