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2018-10 / NUMÉRO 148   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Entretien
Adrien Bosc : « Peu importe le voyage, seul compte le récit. »
Adrien Bosc a fait une entrée tonitruante dans le monde littéraire français en obtenant pour son premier roman Constellation, publié en 2014, le Grand Prix du roman de l’Académie française, le Prix de la vocation et le Prix Gironde. Il est à nouveau présent dans cette rentrée littéraire avec Capitaine, un roman très attendu et qui semble, à certains égards, comme le jumeau du précédent.

Par Georgia Makhlouf
2018 - 10
Si Constellation racontait le voyage tragique du nouvel avion d’Air France qui s’écrase le 27 octobre 1949 dans l’archipel des Açores, il nous embarque ici à bord du Capitaine-Paul-Lemerle qui quitte Marseille le 24 mars 1941 avec à son bord les fuyards d’une Europe en feu : juifs, apatrides, républicains espagnols, artistes « décadents » mais aussi savants et affairistes. Certains sont déjà célèbres, d’autres vont le devenir. On s’attachera plus particulièrement à André Breton, André Masson, Anna Seghers et Claude Lévi-Strauss. Le roman restitue les peurs, les doutes, les moments d’échange et d’amitié qui se nouent, comme la fatigue et l’ennui des si longues attentes qui ponctuent ce voyage. Ici comme dans son précédent roman, Bosc travaille à partir d’archives, attaché à restituer « les traces d’un passé qui n’aurait pas dû nous parvenir », les présences qui palpitent derrière une feuille, une carte, un document. Il achève son périple avec la conviction que « peu importe le voyage, seul compte le récit qui en est fait ».

Évoquons d’abord pour commencer votre activité d’éditeur, dans le cadre des éditions du Sous-sol et de la revue Feuilleton. Vous y avez fait des choix très précis, vous avez fait de la place à des écrivains peu connus, traduits le plus souvent. Pourquoi cela ?

Les éditions du Sous-sol sont une maison d’édition encore jeune – sept ans d’existence – qui vient d’être rachetée par Le Seuil et dont je continue à m'occuper. Sa ligne éditoriale est très claire, elle est spécialisée dans ce que les anglo-saxons appellent « narrative non-fiction » ou « creative non-fiction ». Non pas que cette littérature-là n’existe pas en France, des éditeurs comme Christian Bourgois, Tristram ou Le Seuil publient des auteurs qui sont dans cette mouvance, qui sont à l’intersection de l’histoire et de la littérature, à la frange entre fiction et non-fiction. On peut penser aussi à Albert Londres, Blaise Cendrars ou Joseph Kessel. Et plus près de nous à Patrick Deville, Ivan Jablonka ou Emmanuel Carrère. Mais il n’existe pas en France de revues telles que le New Yorker, Harper’s ou Granta qui publient des textes longs, se situant à la fois dans le reportage et la littérature et qui font usage des techniques de la fiction et de la dramaturgie pour mieux installer une histoire réelle. J’ai beaucoup lu ces revues et les textes publiés d’auteurs qui appartiennent à cette littérature-là et j’ai eu envie de les faire connaître en France. Donc le projet des éditions du Sous-sol est la traduction des auteurs de cette littérature hybride, où le roman n’est pas cantonné dans les frontières de la fiction. 

Évidemment, cette « littérature du réel » n’est pas sans lien avec votre propre projet en tant qu’écrivain. Ici comme dans votre roman précédent, vous partez d’une histoire vraie, vous travaillez à partir d’archives. Que pouvez-vous nous dire de la genèse de ce projet ?

Tout a commencé par une photo. Par un livre de photos sur Marseille dans les années 40. Au départ, je travaillais sur un autre projet qui tournait autour d’une coopérative ouvrière proche des surréalistes. Et puis je suis tombé sur cette photo de groupe, prise sur le pont d’un bateau, le Capitaine-Paul-Lemerle, et sur laquelle je reconnais certains visages, Victor Serge ou Wilfredo Lam, mais pas tous. Cette photo fonctionne comme un sésame, elle est ma porte d’entrée dans le roman, dans la chambre noire. J’avance comme à tâtons, je m’embarque à mon tour sur ce bateau, pour un voyage qui va durer quatre ans, quatre ans de recherche et d’enquête ; j’essaie de reconstituer le voyage et l’histoire des personnages de cette traversée et d’entrer enfin, quand mon périple s’achève, dans la chambre claire. Mon objectif est de traduire ce voyage de façon romanesque, de le donner à voir, à entendre, à sentir.
 
Vous parlez d’une découverte fortuite de cette photo et pourtant on est frappé par la proximité de ce sujet avec celui de votre précédent roman qui reconstitue lui aussi un voyage, même s’il s’agissait d’un voyage en avion et qui se termine tragiquement.

C’est que dès le départ, je conçois mon projet comme un triptyque ; je veux dès l’origine travailler sur trois traversées. Mais il me semblait présomptueux d’annoncer une trilogie alors que je publiais mon premier roman. Disons donc que mon idée est celle d’une trilogie à rebours, qui part de 1949 et remonte à la guerre d’Espagne. Il s’agit d’interroger une séquence historique à travers plusieurs traversées, avec des personnages qui seraient au premier plan ou en coulisses, et avec des formes d’écriture qui s’adapteraient aux moyens techniques de ces traversées. Par exemple ici, on est sur un bateau, la narration en épouse le rythme lent, la fixité des scènes, le genre du journal de bord. Je cherche même à en restituer l’ennui et les attentes interminables aux escales. C’est comme un défi lancé au lecteur. On peut aussi lire les différents chapitres comme une série de tableaux fixes qui captent des moments-clés et qui font avancer le récit. Ce roman s’appuie sur une volonté d’épuisement : non pas raconter la totalité d’une journée mais en attraper quelques éclats significatifs. 

Est-ce à dire que votre prochain roman est bien avancé ?

Oui, la phase de recherche documentaire est achevée. Mais il me reste à en trouver la forme, car seule la conception de la forme me permet de me mettre à l’écriture. Le déclic, c’est la forme. 

Ici comme dans votre précédent roman, on est dans un huis-clos, dans un portrait de groupe. 

Oui, certes, mais les atmosphères sont très différentes. Mon premier roman se déroulait dans l’immédiat après-guerre, et c’est une période heureuse ; on est dans une sorte de félicité, dans un élan collectif joyeux, même si le tragique va s’inviter via l’accident d’avion. Dans ce deuxième roman, on est dans les aléas de l’agonie, dans l’improbabilité des échappatoires. Il y a peu de bateaux qui partent de Marseille, et donc forcément, des personnalités qui n’auraient pas dû se rencontrer se retrouvent à bord ensemble, ce sont les jeux du hasard, la fatalité des destinées. L’expérience collective qui se noue sur ce bateau, c’est la re-création d’une Europe en fuite. Les quartiers – Montparnasse ou la Villette – et l’organisation sociale antérieure se recomposent, des tribus se reforment. 

Un personnage va occuper petit à petit le devant de la scène romanesque : Lévi-Strauss. Mais c’est un Lévi-Strauss qui est confronté à des interrogations relatives à ses projets d’écriture, qui semble balancer entre un désir de roman et l’engagement scientifique.

Oui, c’est exact, certaines de ses interrogations sont aussi les miennes, elles concernent le questionnement de l’archive, le statut de la vérité, la façon d’y parvenir ou pas par le cumul des points de vue, etc. Lévi-Strauss s’est engagé dans une tentative littéraire avec Tristes Tropiques, il y pratique une écriture à l’intersection des genres, à cheval entre anthropologie et littérature. Il écrit une sorte de roman avorté. Au moment de cette traversée, il est en devenir, il est entre deux mondes au sens propre comme au sens figuré, il n’a pas encore choisi, ni abandonné ses rêves romanesques. C’est plus tard, à New York, que ses choix vont s’affirmer. Donc dans ce roman, il est en quelque sorte mon porte-parole. 

Une autre des questions qui parcourent le roman a trait à la mémoire. Vous citez à ce sujet Walter Benjamin, ou Camus qui évoque « une mémoire qui ne sert à rien ».

La citation de Benjamin que j’ai mise en exergue a pour moi quelque chose de lumineux, elle m’éclaire vraiment. Il affirme qu’articuler le passé ne signifie pas le connaître effectivement mais plutôt devenir « maître d’un souvenir tel qu’il brille à l’instant d’un péril ». Et cela fait écho à Édouard Glissant que je cite dans les dernières pages et dont la leçon principale est : « Rien n’est vrai, tout est vivant. » Il s’agit pour le roman non pas d’être dans la véracité, mais d’être vivant. C’est-à-dire de faire éprouver, de faire ressentir ce moment de péril, de faire vivre de l’intérieur les doutes, les balancements, les questionnements et les peurs des personnages. C’est cela qu’il peut proposer, c’est cela qu’il sait faire. Pensons à Cendrars à qui on demandait s’il avait vraiment pris le Transsibérien et qui répondait : « Qu’est-ce que ça peut faire puisque je vous l’ai fait prendre ? » 

BIBLIOGRAPHIE
Capitaine d’Adrien Bosc, Stock, 2018, 394 p.
 
 
© Benjamin Colombel
« Il s’agit pour le roman non pas d’être dans la véracité, mais d’être vivant. »
 
2018-10 / NUMÉRO 148