FEUILLETER UN AUTRE NUMÉRO
Mois
Année

2018-11 / NUMÉRO 149   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
CHERCHER SUR LE SITE
 
ILS / ELLES
 
LIVRES
 
IMAGES
 
Au fil des jours...
 
Entretien
Rémy Rieffel : la culture numérique en question


Par Georgia Makhlouf
2018 - 11
Rémy Rieffel, est enseignant à l'université de Paris II où il donne des cours de sociologie des médias et de journalisme. Il s'est notamment fait connaître pour ses travaux sur l'élite journalistique en France. En 2005, il publie Que sont les médias ? et Sociologie des médias devenus des incontournables pour tous les étudiants en information et communication. Plus récemment son ouvrage Révolution numérique, révolution culturelle ? paru chez Gallimard fait couler beaucoup d’encre tant il pose des questions actuelles et brûlantes. 

Vous écrivez qu'Internet a apporté une véritable rupture, non seulement technologique mais aussi anthropologique et culturelle. Pouvez-vous préciser à quoi vous faites référence plus particulièrement ?
Sur le plan technologique, les choses sont assez claires et la plupart des observateurs estiment que la rupture est aussi importante que celle qu’a entraînée l’invention de l’imprimerie. Les nouveaux outils de communication liés à Internet sont en train de transformer en profondeur nos vies quotidiennes et le fonctionnement des sociétés. Sur les plans anthropologique et culturel qui sont très liés, il a de nouveaux modes de construction de l’identité qui sont en train de se mettre en place : les adolescents et les jeunes se construisent aujourd’hui beaucoup à travers leur identité virtuelle, c’est-à-dire à travers la façon dont ils se montrent sur les réseaux sociaux et la reconnaissance que les autres leur expriment en retour. La présentation de soi telle qu’on la met en scène sur internet est devenue un élément déterminant de l’identité. L’autre aspect important concerne la prise de parole des profanes, qui prend parfois la forme d’une interpellation des politiques. Cette « prise de parole par le bas » est aujourd’hui un phénomène culturel crucial, d’une ampleur incomparable avec ce qui se passait auparavant : les journaux donnaient la parole à leurs lecteurs ou les télévisions à leurs auditeurs, mais cela restait marginal. Aujourd’hui, tout le monde est sur un pied d’égalité, les hiérarchies sont contestées, il y a une horizontalité des opinions, qui s’accompagne de l’idée qu’on peut s’autoréguler sans passer par des intermédiaires, que les médiations ne sont plus nécessaires.

Lorsque vous dites qu’Internet et les réseaux sociaux ont favorisé l'expression personnelle et la mise en scène de soi, pensez-vous que ce soit une évolution positive ?
La chose est évidemment complexe et comporte plusieurs aspects. Le web est un média de l’expressivité et de la réactivité, c’est certain. L’une des conséquences de cela est la démocratisation de la parole dont on peut se réjouir. Mais cela induit, à l’évidence, des aspects négatifs : l’exacerbation du narcissisme, la tyrannie de la visibilité, le cyber-harcèlement, le lynchage médiatique en ligne et la surveillance généralisée des individus, puisque tout ce qui est posté en ligne laisse des traces. À un deuxième niveau, on peut observer les transformations qui affectent les pratiques journalistiques : la conséquence directe de cette généralisation des prises de parole est la délégitimation des opinions documentées des professionnels de l’information. D’autre part, les journalistes sont soumis à une logique de l’audience où le nombre de clics décide de la qualité de l’article. Ils subissent en outre la tyrannie de l’instantanéité. On observe par ailleurs que la gratuité, qui est la règle sur le web, entraîne une érosion des lectorats, dans la presse quotidienne surtout ; l’avenir est sans doute moins sombre pour les magazines. 

Cette culture numérique est-elle plus démocratique que la culture « à l'ancienne » ?
Là encore la réponse n’est pas univoque, mais si l’on revient sur cette question de la gratuité que nous venons d’évoquer, on peut constater que l’on se dirige vers un système à deux vitesses avec d’une part une information mainstream, superficielle, rapide et gratuite, et une autre information, payante, qui est plus approfondie et plus qualitative. 

Dans le même ordre d'idée, le numérique favorise t-il la réflexion ou au contraire signe t-il la mort de la pensée ?
La réalité n’est pas aussi tranchée. Indéniablement, le web favorise un accès beaucoup plus facile à quantité de documents, de vidéos, d’ouvrages et cette accessibilité constitue un vrai progrès. Néanmoins, la quantité d’informations disponibles suppose que l’on ait la capacité de sélectionner, de hiérarchiser et d’analyser l’information et à l’évidence tout le monde n’en a pas la capacité. Auprès de mes étudiants, je constate que la mémorisation s’affaiblit énormément, qu’il y a une tendance au copier-coller c’est-à-dire que chacun se bricole ses propres réponses sur un sujet, mais que la pensée manque souvent d’articulations, de colonne vertébrale.

La révolution numérique affecte-t-elle tout le monde ou y a-t-il des disparités fortes selon les âges ? Les CSP ? L'habitat ?
La question est importante parce qu’on ne parle pas assez des disparités. Certains évoquent une fracture générationnelle. Je n’irai pas jusque-là, mais des disparités fortes existent et il est certain que tout le monde n’utilise pas Internet chaque jour. En France, le profil de l’utilisateur quotidien et massif des nouvelles technologies est plutôt jeune, diplômé et urbain. Dans les milieux modestes, le rapport à Internet est fondé sur le divertissement et la recherche d’informations pratiques, mais c’est la télévision qui reste le média prioritaire d’informations générales. Le courriel lui aussi est peu utilisé, alors que les réseaux sociaux sont d’un usage courant. Il y a aussi des différences de pratiques entre les jeunes et les plus âgés : pour ce qui est de l’actualité par exemple, les pratiques des jeunes sont fondées sur le hasard et la recommandation d’amis. Alors que pour les plus âgés, la fréquentation est plus rationnelle, réglée par des habitudes et donc plus régulière et plus linéaire. 

Le numérique est-il finalement l'espace d'une plus grande liberté pour chacun, avec l'accès facilité aux contenus et la constitution de réseaux de partage de l'information, ou est-il au contraire un espace d'illusion de liberté et d'un plus grand contrôle ?
Internet favorise une culture de l’accès et offre par conséquent une liberté réelle et plus grande. Néanmoins, depuis quelques années, l’inquiétude grandit : le profilage des comportements qui répond à une logique marchande d’une part, la multiplication des rumeurs et la rapidité de leur diffusion de l’autre sont devenus de véritables sources de préoccupation. Le coût d’entrée est très faible sur le net ; et il semble par ailleurs que nous soyons des êtres crédules : tout cela favorise les stratégies de désinformation. Face à ce danger, il faut absolument développer l’éducation aux médias et aux images dès le plus jeune âge. 

 
Le numérique dans tous ses états 
 
Nées avec le numérique, les nouvelles générations consomment, communiquent, interagissent avec la multitude d'applications et de services proposés, développent de nouveaux usages, transforment les règles établies et inventent de nouvelles formes de créativité.
Loin de s’opposer, le livre et le numérique se complètent, s’interrogent et contribuent chacun à sa façon ou conjointement à susciter la curiosité et l’imagination. Du jeu vidéo au livre interactif, des applications sociales à la robotique, des technologies embarquées à l'Internet des objets, le numérique véhicule lui aussi, savoir et rêve.
Espace des cultures numériques 
Pour la première fois, en partenariat avec la SGBL, un espace de 100 m2 sera entièrement dédié à la « Tech ». Lieu de partage et d’interaction, il permettra aux écoles et au grand public de découvrir une sélection des meilleures startups libanaises qui contribuent aux cultures numériques.
Une trentaine de startups.
Des ateliers de « coding », « gaming », de robotique…
Un fablab.
Un programme de rencontres pour découvrir l’écosystème numérique au Liban.
 
 
BIBLIOGRAPHIE
Révolution numérique, révolution culturelle ? de Rémy Rieffel, Gallimard, 2014, 352 p.
Sociologie des médias de Rémy Rieffel, éditions Ellipses Marketing, 2010, 235 p.


Rémy Rieffel au Salon :
Débat « À l'heure du numérique, le nouvel écosystème de l'information », le 3 novembre à 19h30 (salle Nadine Labaki)/ Signature de Sociologie des médias à 20h30 (Stéphan).
 
 
© Anne Charlotte Eriau
« Internet est devenu un outil essentiel dans la construction des identités. »
 
2018-11 / NUMÉRO 149