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Entretien
Jad Hatem, philosophe de l’absolu
L'érudit Jad Hatem, professeur de philosophie, de littérature et de sciences religieuses à l’USJ, rédacteur en chef de plusieurs revues philosophiques, est aussi l’auteur d’une centaine de livres, dont… six en 2018 ! L’Orient littéraire l’a interrogé sur son parcours et ses sujets de prédilection.

Par Alexandre Najjar
2018 - 12
Jad Hatem est sans doute l’un des meilleurs érudits libanais. Professeur de philosophie, de littérature et de sciences religieuses à l’Université Saint-Joseph depuis 1976, ancien chef de département de philosophie et directeur du Centre d’études Michel Henry au sein de l’USJ, rédacteur en chef de plusieurs revues philosophiques, dont Alcinoé, il est l’auteur d’une centaine de livres, dont… six en 2018 ! L’Orient littéraire l’a interrogé sur son parcours et ses sujets de prédilection.

Comment êtes- vous venu à la philosophie ?

Ma passion pour la philosophie s’est développée à partir de la grande littérature, celle qui pose les questions essentielles ; en me mettant ensuite à l’école des penseurs qui ont formalisé ces mêmes questions ; enfin en les confrontant à l’expérience de la vie. Je prends aussi le terme de passion dans l’acception propre : on subit l’interrogation philosophique car l’existence est une immense question, demeurât-elle sans réponse et sans vérification assignable.
Deux questions ont requis mon attention : d’abord, celle du sens, la signification de toutes choses, qu’est-ce que l’être ? Et en particulier : d’où nous venons, où nous allons ? L’homme s’étonne de sa propre existence. Et ensuite celle du mal, le grand problème de la philosophie pratique : pourquoi y a-t-il de l’injustice et de la souffrance dans le monde et comment l’expliquer ? Pourquoi existe ce qui ne devrait pas exister et qui fait tout tendre au néant ? C’est le scandale qui m’a conduit à la philosophie et à la théologie et non l’étonnement (ou la stupeur) devant l’être. Scandale de l’incommunication entre l’humain et le divin, et des humains entre eux.
La question du mal menace la question du sens : quand on constate l’étendue du pouvoir de l’injustifiable maléfice de l’être, on se prend à craindre que le règne de l’absurde n’ait guère de limite. Avant d’envelopper des dogmes, la religion s’efforce d’apporter des réponses à ces interrogations. Ce faisant, elle aide grandement la philosophie, tout comme elle peut lui ériger des obstacles dès lors que celle-ci poursuit son enquête avec des méthodes rationnelles. 
On trouve dans ma démarche et de la théologie et de la philosophie car elles s’impliquent mutuellement : la philosophie a sa propre méthode qui est rationnelle et la théologie prend appui sur la foi. L’une possède en toute lumière la plénitude du sens grâce à la révélation, alors que l’autre la cherche obscurément, s’étant confiée aux seules ressources de la raison. Dès lors qu’on pose un absolu placé en dehors de tout contrôle possible, on trace une ligne ascendante qu’on s’efforce de suivre car l’absolu ne prend pas la peine de descendre. Il ne se mêle pas aux choses sinon pour les transcender immédiatement. 

Par quels philosophes avez-vous été influencé ?

J’ai découvert très tôt Schelling sans avoir jamais eu un cours sur lui. Je crois être le premier à l’avoir enseigné au Liban. Mon enthousiasme pour son œuvre et particulièrement pour sa philosophie de la liberté ne s’est jamais démenti. Et d’ailleurs, c’est à lui que j’ai consacré le plus grand nombre de travaux. Ce n’est pas un hasard si ce penseur a réservé ses meilleures pensées à débrouiller le problème du mal dans son rapport à Dieu. L’autre grand philosophe auquel je suis resté fidèle depuis mes toutes premières lectures est Platon. Je reviens toujours à ses fortes intuitions et à partir de lui, je me suis mis à l’examen du néo-platonisme tant chez les Grecs que chez les Persans (Kirmani, Suhrawardi, Tusi…).
Parmi les contemporains, j’ai eu la grande chance d’avoir deux maîtres qui ont su renouveler la face de la philosophie dans les domaines de l’éthique, Emmanuel Levinas, et de l’ontologie fondamentale, Michel Henry. S’ils ne s’accordent pas ensemble, ils trouvent le moyen de le faire en moi.

La mystique est omniprésente dans vos essais, notamment dans votre dernier livre où Sainte Thérèse d’Avila trouve sa place. Pourquoi cette approche ?

Alors que la philosophie gagne les cimes par voie d’abstraction et que la théologie se fonde sur une foi, la mystique présente cet avantage d’être expérimentale, grâce à quoi, elle appelle la comparaison par la vertu de son vécu. Dans mon livre intitulé La Rosace, j’ai essayé de montrer que les mystiques des diverses religions, à condition qu’ils soient de haut vol, convergent dans une même adhésion à l’absolu. 

Dans cette optique, vous avez analysé, dans un essai paru en 1999, la mystique chez Gibran Khalil Gibran. Comment la définiriez-vous ?

C’est précisément une mystique du dépassement des confessions (ou si vous préférez : des dénominations) religieuses. Elle passe par le christianisme, un grand moment, pour le dépasser vigoureusement. Nous avons affaire à une mystique bifurquée, qui va, d’un côté, vers l’attestation d’un absolu unique pour toutes les religions qui savent trouver leur accomplissement dans la mystique, et s’achemine, de l’autre, vers l’identification de Dieu avec l’humanité réconciliée avec elle-même. Par ce dernier trait, Gibran est bien le fils du XIXe siècle européen dont l’historisme rabattit le divin sur la société parfaite suivant l’une ou l’autre forme de religion séculière, et par le premier, il hérite des acquis du Parlement des religions qui s’est tenu à Chicago en 1893.

 
Vous êtes aussi poète. Y a-t-il une certaine continuité ou complémentarité entre poésie et philosophie ? Le poète est-il ce visionnaire évoqué par Victor Hugo dans « Fonction du poète » ? Ne craignez-vous pas que votre écriture littéraire soit trop philosophique ou hermétique par déformation professionnelle ?

On peut prendre le terme de visionnaire dans deux acceptions. Soit perception de la réalité surnaturelle et, partant, possibilité de divination (ce qui est, dit Hugo, distinguer dans les flancs sombres des temps futurs le germe qui n’est pas éclos), soit mise en forme de la seule affectivité humaine. Dans les deux cas, c’est la faculté d’imaginer qui s’empare de la matière. Qu’il y ait des poètes qui se prennent pour des prophètes, pour ce qu’ils se sentent investis par une puissance à la fois supérieure et étrangère à leur simple nature, il y a Blake et Hugo pour l’attester. Ma contribution à l’écriture est bien plus modeste, soit que je mette en poésie ce vêtement bariolé de la divinité qu’est le monde, soit que j’exprime mes sentiments ‒ en particulier ceux sur qui le concept n’a pas de prise ‒ sans oser prétendre que mes poèmes sont, comme disait Verdaguer des siens, le fidèle miroir du fond de mon âme. 
De mon point de vue, il n’y a pas continuité entre mon écriture poétique et mon effort de pensée (lequel exclut toute sensibilité). Mais c’est le même individu qui dit ici et se dit là. Tout comme j’ai conçu en philosophie, en théologie et en science des religions, une christologie, je soupçonne souvent la figure du Christ dans mes poèmes, sans qu’elle n’y soit mise volontairement et explicitement. De quoi je ne fournis pas la clé. Si ma poésie est ou paraît hermétique, ce n’est nullement pour cause d’imprégnation spéculative. C’est pour les besoins de l’image poétique porteuse de plusieurs sens et sans doute aussi par un tic ou travers d’écriture qui affecte également ma prose : la brachylogie. J’use souvent de l’ellipse comme par exemple dans le vers suivant : « Le cœur a donné tous ses fruits./ Pourquoi vivace encore ? »

Vous venez de publier La Lune et ses sortilèges. Pourquoi ce recueil consacré à la lune, symbole de l’amour mais aussi symbole religieux ?

La lune est d’un riche symbolisme. Elle est l’astre de la rêverie romantique jouant un rôle central chez Jean-Paul Richter par exemple. Elle signifie aussi le féminin, et comme vous dites, l’amour, mais surtout une certaine forme de la divinité. Après avoir médité, dans un précédent recueil, sur le soleil (notamment de justice), je me suis tourné vers l’astre aux multiples phases au destin duquel président trois déesses : Artémis, Séléné et Hécate correspondant à ses trois états. Elle est tantôt l’une, tantôt l’autre, et tantôt autre chose. Elle se prête avec complaisance à ces transformations. Dans un de mes essais, j’en fais l’expression de l’acte poétique. Et puis, qu’a donc la lune de plus que le soleil, pourtant l’astre impérial ? Tout simplement, la nuit. Si je devais l’expliquer philosophiquement, cela m’entraînerait dans l’exploration de plusieurs mondes ‒ dont la poésie certes suggère l’existence mais qu’elle n’investit pas.

Vous avez la « boulimie » de l’écriture. Comment expliquer cette frénésie ? Est-elle philosophique (« Chaque mot écrit est une victoire contre la mort » affirmait Michel Butor) ? La variété des sujets traités ne risque-t-elle pas de donner le sentiment d’un éparpillement ou pensez-vous qu’un fil conducteur relie toutes vos œuvres ?

Si j’écris contre la mort, ce qui n’est pas impossible, ce n’est pas en pleine conscience et avec conviction. Bien que je la garde en point de mire, lui ai réservé une place de choix dans ma conception de l’acte poétique et lui ai consacré plusieurs chapitres dans un de mes essais dédiés à la poésie catalane, elle n’occupe pas le premier plan dans mes réflexions. Si peu disciple de Spinoza que je sois, j’ai du moins adopté sa sentence qui affirme que l’homme libre ne pense à rien moins qu’à la mort, et que sa sagesse est une méditation de la vie. Je ne fais pas mienne le mélancolique constat que même le beau doit périr. Je m’explique ma boulimie de l’écriture par la joie que j’éprouve à créer.
Ceci dit, je vous accorde volontiers que ma production puisse donner le sentiment d’un éparpillement en l’absence d’une forte articulation qui en relie les composantes. Toutefois, pour peu qu’on l’enveloppe sous un même regard, on observe, me semble-t-il, un certain nombre de traits dominants comme la création artistique, l’amour, la liberté, le mal, la christologie, la messianité, la mystique, qui culminent dans l’admission que l’homme s’explique par une dimension de transcendance et, au final, ne s’explique qu’avec Dieu. Le peu que j’ai écrit sur la politique (Marx, la théologie politique) ne prend d’ailleurs sens que par là. Si je devais d’une seule formule qualifier le thème principal de ma pensée, je dirai que c’est une philosophie de l’absolu considéré dans ses divers modes d’êtres. C’est par elle que s’ordonne la structure invisible de mon œuvre.


BIBLIOGRAPHIE

L’Amour et l’excès de Jad Hatem, Dar Saer el-Machrek, 2018.
La Lune et ses sortilèges de Jad Hatem, éditions du Cygne, 2018.
Proust et Schelling, Recherches sur le mal de Jad Hatem, Orizons, 2018.
 
 
D.R.
« La mystique présente cet avantage d’être expérimentale, grâce à quoi, elle appelle la comparaison par la vertu de son vécu. »
 
2018-12 / NUMÉRO 150