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Entretien
Le Volcan embrasé : un inédit courageux de Charles Corm
À l’heure où la communauté druze est menacée en Syrie et confrontée à de nombreux problèmes au Liban, Le Volcan embrasé, roman inédit de Charles Corm, tombe à point nommé pour nous faire découvrir un pan méconnu de la résistance druze sous le Mandat.

Par Alexandre Najjar
2019 - 01


Charles Corm (1894-1963) est considéré par les universitaires et les critiques comme l’une des figures majeures de la littérature francophone au Liban : la variété de ses écrits, la somptuosité de son style et l’im­mensité de sa culture justifient sans doute cette reconnaissance. Son attachement au Liban et au passé phénicien, dont il a si bien vanté la richesse dans L’Art phénicien et à travers La Revue phénicienne, l’a d’ailleurs placé au premier rang des chantres du « libanisme phénicien », ce mouvement patriotique qui regroupera aussi bien Michel Chiha que Saïd Akl, Hector Klat et Élie Tyan.

Sa capacité à concilier deux mondes en apparences antinomiques – celui des affaires et celui de la poésie –, sa générosité proverbiale dont de nombreux poètes et artistes ont bénéficié, et cet enthousiasme débordant qui l’a poussé à créer le pavillon libanais à l’Exposition universelle de New York en 1939, démontrent assez la grandeur de ce personnage qui fut aussi un visionnaire et « la conscience de la société libanaise » selon la formule de son biographe Franck Salameh.

Un livre inachevé destiné à Hollywood
Charles Corm a beaucoup écrit. Grâce à sa famille, ses œuvres complètes ont été réunies en dix volumes : elles ont permis aux lecteurs de se replonger dans ses chefs-d’œuvre (dont l’incontournable La Montagne inspirée) et de découvrir de nombreux textes inédits. Si Le Volcan embrasé (qui aurait pu s’intituler La Montagne sanglante, titre envisagé par Corm dans un premier temps) n’y figure pas, c’est que ce livre est resté inachevé : la table des matières finale prévoyait 80 chapitres alors que le volume récemment publié n’en compte que 45. Que sait-on de cet inédit ? Il a été rédigé dans les années 1930 – vers la même époque que Yamilé sous les cèdres d’Henry Bordeaux (publié chez Plon en 1923 et adapté au cinéma par Charles d’Espinay en 1939), En Syrie de Joseph Kessel (1927) et La Châtelaine du Liban de Pierre Benoit (publié chez Albin Michel en 1924 et réalisé par Jean Epstein en 1934) –, peu après la révolte druze de 1925-1927 qui opposa la France mandataire aux rebelles druzes au Liban et en Syrie, cette révolte déclenchée à cause des abus d’un haut-commissaire irascible et anticlérical, le général Maurice Sarrail, et des exactions du gouverneur du Djébel Druze, le capitaine Carbillet, et fort bien analysée par Lenka Bokova dans son essai La Confrontation franco-syrienne à l’époque du Mandat (1925-1927). Ce conflit eut des conséquences désastreuses puisqu’on évalue à 12 500 au moins le nombre de victimes tombées dans les deux camps, notamment lors de l’attaque de la colonne Michaud évoquée dans le dernier chapitre du « roman » de Corm. En outre, d’après la famille de l’auteur, Le Volcan embrasé a été conçu sous forme de scénario pour un film qui était destiné à un grand studio à Hollywood, la Paramount, mais qui n’a jamais vu le jour à cause de la Seconde Guerre mondiale. Le découpage en séquences, l’omni­présence des dialogues et la description minutieuse du décor (Beyrouth, Soueida…) corroborent cette thèse.
 
Un sujet sulfureux
Tout commence par une affaire en apparence banale : la comparution devant le Conseil de guerre de Khalil Baroudi, accusé par le mokhtar de Zouk Mikhael de port d’arme prohibée. Condamné à un an de prison, il s’enfuit et se réfugie dans le Djébel Druze. Intégré dans ce nouveau milieu, il se trouve bientôt confronté aux troupes françaises, acculé à se battre aux côtés de ses congénères druzes de plus en plus méfiants à son égard…

Les qualités de ce livre sont nombreuses : les descriptions de Corm sont saisissantes et empreintes de poésie. Avec délicatesse, par petites touches, il nous restitue l’ambiance d’un tribunal, d’un peloton militaire, d’un village ou d’un mariage... Bien que traditionnellement francophile, il ne mâche pas ses mots à l’égard de la Puissance mandataire : « L’injustice et la violence sont un mauvais système d’État (…). Les Français ont bien tort d’exaspérer les gens de ce pays (…). On frappe l’amour-propre, la fierté, les coutumes, les traditions ! (…) Si les Français qui font des bêtises par ici savaient quel idéal s’attache au nom de la France, ils se mettraient à genoux pour adorer l’image que nous nous faisons de leur pays ». Ou encore : « Des siècles de foi et d’espérance en la France, si vite démolis par la folie des Français eux-mêmes ! »

Mais l’auteur ne met pas tout le monde dans le même panier : l’officier François, prenant conscience des dérapages de ses supérieurs, refusera jusqu’au bout de renoncer à la paix…

À propos de la cohabitation entre druzes et chrétiens, Corm apparaît comme un fervent militant du vivre-ensemble : « Les Druzes au Liban, plus même que les chrétiens de Beyrouth et des villes, furent toujours pour nous, montagnards libanais, de vrais compatriotes, affirme Khalil. (…) Pendant la Grande Guerre, quand nous étions bloqués de toutes parts et que nous mourions de faim, nos réfugiés chrétiens furent accueillis ici même par les plus pauvres, avec la plus fraternelle hospitalité. »
 
Une écriture théâtrale
Parallèlement aux développements historiques, politiques et militaires, l’intrigue amoureuse se déploie, mettant en scène deux amoureux appartenant aux camps rivaux, l’un convoitant Leyla comme une proie, l’autre comme « un mirage irréel, une figure de légende ». Charles Corm est un fin psychologue qui arrive à nous restituer avec justesse les différents émois de ses protagonistes : « Pour un cœur innocent comme celui de Leyla, écrit-il, il suffisait du moindre ébranlement pour que se répercutent jusqu’à ses fibres secrètes les ondes infinies d’une résonance mystérieuse (…). »

Prenant le parti des femmes – qu’il a su si bien célébrer dans L’Éternel féminin –, il s’insurge à la manière de Gibran contre tout ce qui les enchaîne et les humilie : « Je ne me marierai que selon mon cœur », décrète Hasna qui envie les femmes françaises « qui peuvent faire leur vie elles-mêmes »…

Quant aux dialogues, ils sont vivants, émaillés de formules en arabe ou de proverbes, adaptés à la culture de chaque personnage, souvent teintés d’ironie, et confèrent à l’ensemble un dynamisme tel que le lecteur se transforme en spectateur. Certaines répliques ou tirades sont si denses qu’elles fournissent une foule d’informations, parfois érudites, sur les relations libano-françaises, les rapports entre Orient et Occident, la mentalité des Montagnards ou le cadre historique du roman, confirmant ainsi que Charles Corm (qui créa en 1916 « Les Tréteaux libanais » pour y monter des pièces de théâtre en français) fut aussi un dramaturge accompli.

Tout bien considéré, Le Volcan embrasé est un livre précieux, intelligent, passionnant, même si le dénouement de l’intrigue reste enveloppé de mystère. Il constitue un important témoignage sur la révolte druze, écrit dans une langue savoureuse et poétique, mêlant suspense, tragédie et romantisme.
 
 


À part la biographie en arabe consacrée par le regretté Jamil Jabre à Charles Corm, on compte une biographie en anglais rédigée par Franck Salameh, professeur au Boston College et rédacteur en chef de la revue The Levantine Review. Fort bien documentée, cette œuvre parue en 2015 chez Lexington books analyse le parcours de Corm, poète et humaniste, entrepreneur et patriote, et met l’accent sur l’idée de libanisme phénicien dont il fut le promoteur. L’Orient littéraire a interrogé Salameh sur les raisons qui l’ont poussé, en tant qu’universitaire établi aux États-Unis, à s’intéresser à ce sujet.

Qu’est-ce qui vous a poussé à consacrer une biographie à Charles Corm ?

Mon premier livre, qui traitait de la langue, de la mémoire et de l’histoire au Levant m’a conduit à m’intéresser à Saïd Akl. J’ai alors découvert que celui-ci a été formé dans les salons culturels de Charles Corm (baptisés « Les amitiés libanaises »). Cette information m’a ouvert une nouvelle porte dans ma recherche et je me suis promis de consacrer mon livre suivant à cette figure qui joua un rôle majeur dans la vie culturelle, sociale, intellectuelle, commerciale et politique du Liban jusqu’à sa mort en 1963, bien qu’il soit absent de la plupart des livres d’histoire sur le pays ! Une autre raison, plus personnelle, m’a conduit à m’intéresser aux travaux de Corm. Dans le film West Beirut, je me souviens d’une conversation animée entre l’un des personnages principaux, Tarek, et son père. Tarek se défend d’être arabe et se prétend « phénicien ». Cet épisode m’a rappelé l’un de mes professeurs à Antoura qui, en 1979, nous encourageait à lire Charles Corm plutôt que le poète arabe Umru al-Qays sous prétexte que le premier correspondait davantage à notre héritage culturel libanais.

Comment a-t-il réussi à concilier la poésie et les affaires ?

C’était un Renaissance man, un homme de la Renaissance doté de multiples talents ; c’était le Levantin par excellence, un humaniste ouvert sur le monde, un intellectuel iconoclaste. Ce n’était pas seulement un homme d’affaires brillant qui a introduit et représenté Ford dans la région à une époque où il n’y avait même pas de routes carrossables ; il était aussi poète, romancier, essayiste, peintre, architecte, mécène et écologiste. Il a influencé toute une génération d’intellectuels, comme Michel Chiha, le peintre César Gemayel, Checri Ganem, Élie Tyane, Hector Klat, Albert Naccache, Georges Naccache, Saïd Akl, le sculpteur Youssef Hoayek, Amin Rihani, May Ziadé, et j’en passe ! Ce que peu de gens savent, c’est qu’il a beaucoup aidé les réfugiés arméniens à l’époque de leur installation à Bourj Hammoud ; il a aussi contribué au financement du Musée national et de la Bibliothèque nationale du Liban, sans compter son soutien au Festival international de Baalbeck…

Pourquoi, selon vous, a-t-il prôné le libanisme phénicien ?

Le nationalisme arabe et le panarabisme sont arrivés bien après la promotion de l’idée de libanisme phénicien, celle-ci n’est donc pas née pour les contrecarrer comme on le prétend souvent. Le libanisme phénicien fut d’abord un mouvement culturel et historique qui a plus ou moins influencé politiquement certains partis libanais comme les Kataëb ou le Bloc national, sachant qu’Émile et Raymond Eddé comptaient parmi les amis proches de Corm. Pour lui, au lendemain du départ des Ottomans, il fallait un patriotisme non confessionnel pour cimenter l’unité des Libanais et forger l’identité libanaise : il a opté pour le legs phénicien. Dans un de ses poèmes, il écrit d’ailleurs : « Si je rappelle aux miens nos aïeux phéniciens/ C’est qu’alors nous n’étions au fronton de l’histoire/ Avant de devenir musulmans ou chrétiens/ Qu’un même peuple uni dans une même gloire. »
 
Son soutien au Mandat français n’était pas inconditionnel comme le démontre Le Volcan embrasé…

En effet, bien que francophile, Charles Corm était d’abord un patriote libanais. Je montre dans mon livre comment il fut critique à l’égard du Mandat, lorsque la France libératrice a commencé à se comporter comme une puissance coloniale…


 
BIBLIOGRAPHIE
Le Volcan embrasé de Charles Corm, éditions de la Revue phénicienne, 2018, 227 p.
Charles Corm de Franck Salameh, Lexington books, 2015, 257 p. 
 

 
 
D.R.
Bien que francophile, il ne mâche pas ses mots à l’égard de la Puissance mandataire.
 
2019-06 / NUMÉRO 156