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Entretien
Philippe Claudel fouille l'énigme du monde des humains


Par Joséphine Hobeika
2019 - 08
Romancier, cinéaste, membre de l’Académie Goncourt et de l’Académie royale de Belgique, Philippe Claudel compte parmi les écrivains les plus appréciés de notre époque. Auteur à succès, avec entre autres Les Âmes grises (prix Renaudot, 2003), La Petite Fille de Monsieur Linh (Stock, 2005) ou Le Rapport de Brodeck (prix Goncourt des lycéens, 2007), il publie en 2018 L’Archipel du chien qui met en scène une île habitée et imaginaire dont la quiétude est perturbée par la découverte de trois corps noirs inanimés sur le rivage. Le maire, l’instituteur, le prêtre et le docteur choisissent de se taire, avant de décider de faire disparaître les cadavres des migrants. Mais « l’image des trois noyés était cousue à l’intérieur de leurs paupières » et le secret, proprement enseveli, semble insidieusement souiller les êtres et déclenche une spirale du mal à laquelle aucun des personnages n’échappe. Ce récit allégorique, qui doit beaucoup à l’Antigone d’Anouilh, interroge les tréfonds de l’âme humaine et le monde moderne de manière implacable et glaçante.

En janvier 2019, est créée à Paris au théâtre des Nouveautés la troisième pièce de Philippe Claudel, Compromis (Stock), dans une mise en scène de Bernard Murat. À la veille de l’élection présidentielle de mai 1981, Denis (Pierre Arditi), comédien sur le retour, attend l’acheteur qui doit signer le compromis de vente de son appartement. Il a fait venir Martin (Michel Leeb), un auteur jamais publié, qui est l’un de ses vieux amis, afin qu’il rassure, par sa seule présence, le visiteur du soir. L’attente donne lieu à des échanges euphoriques entre les deux personnages, puis de plus en plus cinglants, nourris d’amertume et de ressentiment. Lorsque Duval arrive, cet « être gris (…), couleur d’imperméable », il assiste à une improvisation jubilatoire des deux artistes ratés, galvanisés par le regard émerveillé de leur hôte. Déconcerté par une mise en abyme aux contours flous, le spectateur partage la perplexité du troisième homme sur scène, qui craint, à juste titre, de faire les frais de cette situation. « Je ne sais même pas si vous jouez avec moi, ou si vous vous jouez de moi, ou si vous jouez entre vous. » Au fil des quiproquos, des renversements de situation et des bons mots, le public, tout comme le lecteur, rit beaucoup. Le dramaturge illustre avec humour et cynisme la célèbre formule de Jean Renoir dans La Règle du jeu qu’il cite au début de son texte : « Ce qui est terrible sur cette terre, c’est que tout le monde a ses raisons. »

Auteur prolifique et polyvalent, comment êtes-vous entré dans le monde de l’écriture ?

Comme tous les enfants ! Un jour ou l’autre, on apprend à lire et à écrire ; généralement les adultes n’arrêtent jamais de lire dans leur vie, pas forcément à des fins littéraires d’ailleurs, mais beaucoup s’arrêtent d’écrire et d’utiliser leur imagination. Je n’ai jamais cessé d’être un petit garçon ; au départ, j’écrivais ce qui me passait par la tête, puis ce qui se passait dans le monde. Comme le disait Stendhal, « le roman est un miroir qui se promène sur une grande route » et un écrivain transforme ce qu’il voit, ce qu’il ressent et ce qu’il pressent, pour en faire des textes qui sont souvent des points d’interrogation qu’il propose aux autres.
J’ai besoin de toucher à différentes approches artistiques comme la peinture, la photographie, ou la musique, afin de trouver celle qui est la plus adéquate pour interroger la question qui m’occupe, pour fouiller une énigme, souvent la même, celle du monde et de l’homme. Cette démarche créatrice offre une forme d’existence exponentielle et plus intense.

« Vous vous ressemblez tant, sortis du même inaltérable moule. » Cette citation de L’Archipel du chien permet-elle d’illustrer un des enjeux majeurs de vos textes ?

La planète entière est explorée, l'univers quasiment aussi, et le seul domaine qu’on pense connaître et qui recèle encore des surprises c'est la terre humaine. Ce qui m’intéresse, c'est l’homme, dans des moments où il est mis à mal, où il est mis en jeu, dans un contexte de guerre, de chute, de grandes tensions sociales… C'est assez simple d’être un homme quand on vit dans une période de paix, quand tout va bien. Je tente un acte quasiment chirurgical, une forme d’autopsie du vivant, en ouvrant le corps social, le corps humain ou l’âme humaine en deux, et en regardant comment ça marche. Et j’interroge cet être humain, capable des plus belles prouesses artistiques, techniques ou autres, et qui peut les détruire en un instant. Je me demande comment les siècles futurs considéreront notre temps, comme Montesquieu, dans les Lettres persanes, par un déplacement spatial. La machine humaine semble complexe et incohérente : pourquoi faire le mal, quand ce serait plus simple de faire le bien ?
Mais le désenchantement n’existe pas vraiment chez moi, sinon j’arrêterais d’écrire ou de filmer ; il y a toujours un espoir de changement, l’être humain sait rebondir et reconstruire ; il est capable de sentiments absolument merveilleux.

Dans L’Archipel du chien, vous abordez la problématique contemporaine des migrants, et la notion communauté. Sa cohésion n’est-elle pas souvent associée au motif de l’étranger ?

J’ai déjà abordé la thématique du déracinement, de l’exil, de la difficulté d’arriver dans un pays dont on ne connaît ni la langue, ni la géographie, ni les odeurs, dans La Petite fille de Monsieur Linh, L’Enquête (Stock, 2010), ou Inhumaines (Stock, 2017). C’est un sujet qui me hante depuis longtemps ; j’ai passé mon enfance en Lorraine, dans une zone frontalière qui a connu une forte immigration de main-d’œuvre étrangère.
Le principe de la communauté est un thème qui me préoccupe beaucoup, il est nécessaire pour construire une nation. Mais selon moi, une communauté ne peut pas exister si elle est cernée, elle doit être envisagée comme une sorte de membrane de cellule qui s’ouvre pour accueillir l’autre et se laisser enrichir, féconder, réorienter… Dans L’Archipel du chien, je cherche à faire comprendre métaphoriquement que la communauté doit forcément inclure la notion d’ouverture, contrairement à ce que de nombreuses voix politiques européennes essaient de nous faire croire en brandissant la peur.
La figure du bouc émissaire m’a frappé depuis mes séances de catéchisme, et certains passages de la Bible m’ont marqué. Quand on regarde bien les situations humaines, les relations d’amitié, les relations sociales, on a souvent besoin d’un souffre-douleur sur lequel on va faire tomber tous les maux pour se purger nous-mêmes et permettre aux relations de se consolider. C’est assez déplaisant de faire ce constat, mais on peut en rire, c’est le parti-pris que j’ai choisi en écrivant Compromis.

 
La vie et le théâtre sont-ils intrinsèquement liés ?

J’aime la comédie, le principe du jeu et des masques. Le théâtre antique m’a beaucoup influencé, essentiellement dans ses structures. L’Archipel du chien fonctionne comme une tragédie de Sophocle ou d’Euripide, avec l’unité de temps, de lieu, d’action… Le narrateur qui mène le récit fait figure de coryphée, la relation entre l’instituteur et le maire rappelle les enjeux entre Antigone et Créon chez Anouilh.
La comédie au sens large, sociale, politique, humaine, me semble aussi fondamentale, on est rarement profondément soi-même avec les autres ; que ce soit au travail, avec des amis ou dans la sphère intime. Ces différents « moi » ne sont pas forcément des non-sens, ce sont des façons de s’adapter au monde, à autrui, et on joue des rôles.

« Le monde est devenu commerce, vous le savez, il n'est plus champ de savoir », déplore un de vos personnages. Quel regard portez-vous sur nos sociétés contemporaines ?

Si la société de consommation d’après-guerre a permis un réel progrès, elle s’est emballée dans les années 80, et on a fait croire que ce qui importait c’était d’avoir, plutôt que d’être. C'est le moment de la dévaluation économique des professions intellectuelles qui ont perdu en considération, d’où une compétence plus facilement mise en doute. N’importe quelle « vérité alternative » trouvera toujours une majorité de crétins pour la croire, ce qui est assez inquiétant, notamment lorsque des leaders politiques manipulent la vérité et le mensonge. On est en train d’habituer les gens à douter de ce qui est vrai et à avaler ce qui est faux ; l’internet joue un rôle prodigieux en mettant sur le même plan une analyse, une information ou une opinion, sans la moindre hiérarchie. Ce qui m’inquiète aujourd’hui c’est l’avènement de la bêtise, Flaubert serait à la renverse !
Notre société fondée sur des valeurs judéo-chrétiennes de compassion, de fraternité, de pardon, etc., a beaucoup changé. Même si je ne crois pas en Dieu, je partage ces valeurs immanentes comme beaucoup de mes semblables, mais on est très vite passé d’un monde dominé par cette grille de lecture à une espèce de déculpabilisation générale qui permet à beaucoup d’entre nous d’avoir des comportements blessants, sans en être choqués eux-mêmes.

« Vous croyez que l'être humain aime quand on lui montre sa propre laideur dans un miroir? », peut-on lire dans L’Archipel du chien. Pour vous est-ce le rôle de la littérature ?

Citez-moi un chef-d’œuvre de la littérature qui n’est pas marqué par la noirceur humaine ! Certains livres visent à nous divertir, ce n’est pas méprisant pour cette catégorie, mais la littérature c’est autre chose. Elle vous fait voir le monde différemment, elle vous transforme, parfois dans la douleur. La première fois que j’ai lu Voyage au bout de la nuit, ça m'a donné une claque, j’étais assez jeune et ça m’a bousculé. Je n’ai jamais eu de plaisir à lire Dostoïevski, mais ses livres m’ont hanté, ils m'ont travaillé, interrogé. La littérature vous fait regarder là où vous n'auriez pas regardé sans elle, et elle vous pose des questions fondamentales sur vous-mêmes et sur le monde.
Je souhaite faire des textes qui offrent différents niveaux de lecture ; certains lecteurs ont lu Les Âmes grises comme un polar, d’autres comme un roman de guerre, une étude sociologique ou encore un roman métaphysique sur le mal. Pour La Petite fille de Monsieur Linh, on a pu me dire que c’est un joli conte, alors que c’est un livre sur la folie, sur la solitude... On peut aller voir Compromis et passer une heure à rigoler, avec le plaisir de voir jouer de grands comédiens ; mais c’est aussi grinçant, cruel et beaucoup plus noir que ça ne paraît, ce portrait de deux ratés dont les échanges verbaux sont très violents, qui vont instrumentaliser un homme de bonne volonté.

 
 
 
BIBLIOGRAPHIE 
L'archipel du chien de Philippe Claudel, Stock, 2018, 288 p.
 
 
© Haytham Agency
« La littérature vous fait regarder là où vous n'auriez pas regardé sans elle. »
 
2019-10 / NUMÉRO 160