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2020-01 / NUMÉRO 163   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Entretien
Caroline Laurent se cherche une peau


Par Georgia Makhlouf
2020 - 01
Caroline Laurent a fait une entrée singulière en littérature avec un livre à quatre mains. Co-écrit avec Evelyne Pisier dont elle était l’éditrice, Et soudain, la liberté (Les Escales, 2017) a obtenu le prix Marguerite Duras, le Grand Prix des Lycéennes de ELLE et le Prix Première Plume, et a été traduit dans de nombreux pays. Laurent signe à présent un nouveau roman Rivage de la colère qui plonge, on le devine tout de suite, dans sa mémoire personnelle et familiale.

Situé dans l’archipel des Chagos rattaché à l’île Maurice, le roman restitue un drame historique méconnu et une lutte qui reste vive cinquante ans après. En effet, lorsque Maurice accède à l’indépendance après 158 ans de domination britannique, les Chagos sont détachés de Maurice et l’île de Diego Gracia est « louée » par les Anglais aux Américains qui souhaitent y installer une base militaire. Elle est donc vidée de ses habitants qui seront déportés dans des conditions indignes. 

Roman de l'exil, de l’amour impossible mais néanmoins de l'espoir, Rivage de la colère est un texte ambitieux et ample, écrit d’une plume sensible, qui restitue une tragédie géopolitique et humaine à travers des personnages crédibles et attachants.

Vous situez votre roman dans un territoire et une page d’histoire inconnus de la plupart d’entre nous. On peut supposer que ce choix est en lien avec votre histoire familiale.

Tout est parti de ma mère. Elle est mauricienne, et je suis moi-même franco-mauricienne. Depuis que je suis toute petite, elle me parle de cet archipel des Chagos, du « drame humain » qui s’y est joué, de « ces pauvres gens qu’on a vendus ». Et il y a un décalage entre ce qu’elle me dit et que je ne comprends pas bien et ce que je perçois dans les tremblements de sa voix : sa colère, sa rage, son sentiment d’injustice… Elle qui est la douceur même, je découvre une facette d’elle qui m’était inconnue. Alors pourquoi ce drame résonne-t-il si fort pour elle ? C’est qu’elle a vécu quelques semaines aux Chagos et que ce séjour s’est gravé en elle : elle en parle comme d’un paradis perdu, hors du temps et de la civilisation. Mon grand-père avait été nommé en poste aux Seychelles par le gouvernement. Il s’y est installé. Tous les déplacements se faisaient en bateau et une escale de ravitaillement était prévue aux Chagos. C’est donc là que ma mère et sa famille passeront un Noël, et ce séjour s’imprime en elle durablement et restera son voyage le plus marquant. Lorsqu’elle apprend la déportation des Chagossiens, elle se sent très concernée. Ce sont ses « frères ». C’est la parole d’une colonisée pour d’autres colonisés. 

Vous vous êtes donc appropriée la colère de votre mère…

C’est une histoire de transmission. Il s’agissait pour moi de faire quelque chose d’un sentiment qui, chez elle, était resté comme bloqué. Je voulais être sa bouche, être « la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche » pour citer Aimé Césaire. 

Quelle a été votre méthode de travail ? 

J’ai enquêté et j’ai vite perçu les limites du récit maternel. Je me suis donc mise en relation avec les résistants chagossiens et en particulier avec Olivier Bancoult qui dirige le groupe des réfugiés Chagos. Il a réagi très vite et je l’ai d’abord rencontré à Londres où il devait se rendre. Il m’a raconté son histoire, il m’a parlé de sa mère, Rita, qui a inspiré le personnage de Marie. Et il a insisté pour que je me rende dans leur QG à l’île Maurice, ce que j’ai fait à l’été 2018. J’ai passé des jours dans leur petit bureau et j’ai eu accès à des centaines d’archives : témoignages, photos, procès-verbaux, la matière première était exceptionnelle. Tout cela m’a nourrie. En revanche, il est toujours impossible de se rendre dans les Chagos. L’archipel est toujours aux mains des Anglais et la base américaine de Diego Garcia, située sur un territoire loué par les Anglais aux Américains, est plus active que jamais. Cette base a été créée dans le contexte de la guerre froide mais à présent sa justification est dans la guerre contre le terrorisme. On a exilé la population pour transformer leurs terres en base militaire.

Il existe des échos entre votre précédent roman et celui-là, n’est-ce pas ?

Oui, sans doute. Tous deux font le portrait de femmes qui ne s’en laissent pas conter. Tous deux font le choix de l’articulation entre deux voix narratives, l’une plus historique, l’autre plus contemporaine. Et les deux romans racontent des histoires d’exil forcé même si ce thème qui est au cœur de ce dernier roman occupait une place plus marginale dans le premier. Mais ce que j’ai surtout envie de dire, c’est que ma rencontre avec Evelyne Pisier, la complicité qu’il y a eu entre nous, le travail d’écriture à quatre mains qui s’en est suivi, tout cela a été libérateur pour moi. Elle m’a encouragée, elle a été ma « sœur » en littérature. Et c’est grâce à elle que je me suis autorisée à écrire. 

Vous avez placé en exergue une citation de Bérénice de Racine : « C’est peu d’être constant, il faut être barbare. » Pourquoi cela ? 

Pour deux raisons. D’une part, je voulais écrire une tragédie, humaine, sociopolitique et amoureuse. Les cinq parties correspondent aux cinq actes de la tragédie. Et la voix de Josephin serait l’équivalent de la voix du chœur antique. J’ai choisi Bérénice en raison de l’accent que met cette œuvre sur l’aspect émotionnel de la tragédie amoureuse. Quant à la notion de barbarie, il faut l’entendre doublement, d’abord au sens noble de l’élan premier face à un combat perdu d’avance ; le sentiment d’injustice est ici fondateur. Mais barbarie aussi au sens étymologique de celui qui n’a pas le langage. Les Chagossiens avaient les sentiments justes mais ils n’avaient pas les mots. 

Dans le roman, les personnages chagossiens ont en effet une manière assez particulière de parler qui, par moments, fait penser au parler « petit nègre ». Pourquoi ce choix ?

Au départ, je voulais qu’ils parlent créole, un pur créole, qui est une vraie langue, très belle de surcroît. Mais mon éditeur a refusé ce choix en raison du problème d’incompréhension par le lecteur français, ce qui nous aurait obligés à recourir systématiquement aux notes de bas de pages. Si j’utilisais un français classique, je perdais la beauté de la langue : la richesse des images, le phrasé, les expressions typiques, les effets de répétition… Il me fallait trouver une technique et j’ai donc imaginé une traduction en français du créole. Les personnages parlent un français créolisé. C’est une invention, mais ce n’est pas le français standard qui aurait affadi leur langue.
Dans le livre, je voulais qu’on trouve trois langues : le français, l’anglais et le créole. Cela permettait de montrer aussi l’affrontement entre des mondes qui ne se comprennent pas. Les Chagossiens ont eu double peine : ils ne comprenaient pas ce qui leur arrivait et ils ne maîtrisaient pas la langue. Les Anglais en ont profité ; ils étaient des proies faciles, et on ne leur a pas laissé la moindre chance. 

Il y a une question qui parcourt votre roman et qui concerne l’identité. Vous la posez de façon directe par la voix de Joséphin qui se demande : qu’est-ce qui forge une identité ? Un nom, une profession, la couleur d’un passeport, un certain alignement des planètes ?

C’est une question qui est devenue importante pour moi mais qui ne l’a pas toujours été. Elle me hante à présent au point de devenir douloureuse. J’ai pris conscience qu’on n’accordait pas spontanément à ma mère et moi les liens du sang, que j’avais une difficulté à revendiquer mon lien de filiation, et ce parce que nous n’avons pas la même couleur de peau : ma mère a une peau foncée, la mienne est blanche. On me dit : « Ce n’est pas ta mère ! » On lui dit : « Ah, c’est votre fille ? Je n’aurais pas dit ! » Entendre ça de plus en plus souvent a créé en moi une fragilité. C’est venu me rattraper sur la question des origines et m’amener à me questionner sur ma part mauricienne. J’ai le sentiment qu’on me retire la moitié de moi-même à travers cette histoire de peau, que j’écris parce que je me cherche une peau. J’écris pour dire : vous me voyez blanche, mais au dedans, je suis à moitié noire. Le fait que ça ne se voit pas est devenu important et ce d’autant plus que ma mère avance en âge. Ce livre ne vient pas à ce moment de ma vie par hasard. Ma part mauricienne est présente tant que ma mère est vivante mais menace de disparaître avec sa mort. Et je vis le même écartèlement pour la langue. Le créole est la langue de ma mère mais elle ne la parle jamais dans les lieux publics. Nous parlons créole ensemble dans des moments d’émotion, que ce soit tendresse ou dispute. C’est donc pour moi une langue doublement affective.

« Le passé, dites-vous, ne se change pas. Tout au mieux, il s’affronte. »…

Oui ça résonne avec ma manière d’appréhender la vie. Le passé prend une place démesurée dans nos vies : nostalgie, souvenirs qui nous hantent, maladie du pays perdu… Cette part-là de moi me manque chaque jour. Sans doute est-on tous hantés par des fantômes qu’on ne peut pas laisser partir. Mais si on affronte, ça devient une force. Il ne faut pas subir mais transformer en force cette présence du passé en nous. Ce livre cherche comment on peut domestiquer nos fantômes et cohabiter avec nos blessures. 




Rivage de la colère de Caroline Laurent, Les Escales, 2019, 432 p.
 
 
D.R.
« Les Chagossiens avaient les sentiments justes mais ils n’avaient pas les mots. » « Au-dedans, je suis à moitié noire. »
 
2020-01 / NUMÉRO 163