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Opinion
Le tsunami numérique
Depuis l’émergence des nouvelles technologies, on nous répète que le livre est en danger. Qu’en est-il vraiment ? Où va-t-on ? Est-ce seulement le livre qui est menacé ou faut-il aussi craindre la disparition de la lecture et de l’écriture ? Doit-on parler d’évolution vers un monde meilleur ou de régression ?

Par Alexandre NAJJAR
2013 - 01
Depuis vingt ans, la mutation numérique a connu plusieurs étapes : l’informatisation de l’imprimerie, l’apparition du web et des premières pratiques de lecture numérique, le développement des moteurs de recherche, les librairies sur Internet, la numérisation des livres et des bibliothèques, puis le développement des e-books et des tablettes. Cette mutation a fait couler beaucoup d’encre : au sein de la communauté scientifique, le symposium 2010 de l’Académie Nobel, « Going Digital », a savamment étudié les effets culturels et cognitifs de la numérisation sur la lecture, la mémoire, la connaissance et la formation, et la Foire du livre de Francfort a récemment organisé plusieurs conférences sur le sujet.

La troisième révolution

Dans l’histoire des civilisations, on pouvait retenir jusqu’ici deux « actes fondateurs » de la culture : la naissance de l’alphabet, créé et diffusé par nos ancêtres phéniciens ; l’invention de l’imprimerie par Gutenberg et la propagation des livres imprimés. Aujourd’hui, une troisième révolution culturelle, celle du numérique, ébranle les fondements de cette civilisation du livre. L’apparition de l’Internet et du numérique a changé nos habitudes à un point tel que nous sommes devenus véritablement dépendants de ces outils. L’un des atouts majeurs de ces nouvelles technologies est d’avoir (ré)introduit la correspondance (par les mots via les touches alphanumériques ou par l'image via Skype) dans une société où la conversation téléphonique était le moyen de communication privilégié. L’e-mail (ou courriel) par exemple mérite tous les éloges parce qu’il a permis de renouer avec la forme épistolaire qu’on croyait dépassée et d’échanger propos, documents, photos et fichiers en un temps record, sans coût, quelle que soit la distance séparant les correspondants. Aussi les tablettes sont-elles devenues des bureaux ambulants, des bibliothèques portatives, des juke-box en miniature et des vidéothèques capables de concurrencer la télévision ! Mais ces instruments nouveaux ne sont pas aussi inoffensifs qu’ils n’y paraissent. Sournoisement, ils sapent les fondements de la culture traditionnelle et remettent en question des pratiques millénaires qu’on croyait intouchables… 

L’édition papier en danger

Le support papier est en voie d’extinction puisque les gens lisent de plus en plus sur leur ordinateur, leur tablette ou leur liseuse. Pour faire face à la chute de leurs ventes, les journaux se résignent à investir dans l’information en ligne. Signe des temps : Newsweek (comme l'Encyclopaedia Universalis !) a définitivement renoncé au format papier ! Même les bibliothèques s’y mettent : considérées comme un temple de conservation des imprimés, elles numérisent en masse leurs collections pour ensuite les diffuser via des bases de données consultables à distance. Responsable du département de l’édition électronique chez Microsoft, Dick Brass prédit la disparition totale du livre papier avant la fin des trente prochaines années. Une étude présentée dans le cadre de la Foire du livre de Francfort considère (après avoir interrogé 840 acteurs internationaux du monde de l’édition) que 2018 sera l’année charnière où les ventes de livres numériques dépasseront celles des ventes papier. Faut-il s’en émouvoir ? Les acteurs de la chaîne du livre vont certainement payer le prix de cette mutation : imprimeurs, relieurs, éditeurs classiques, diffuseurs, voire bibliothécaires… sont menacés de disparition. Mais les écologistes applaudissent puisque ce phénomène épargnera des forêts entières en mettant fin au gaspillage du papier. Les apôtres de « la religion de la technologie » défendent, pour leur part, le numérique qui permet la démocratisation de l’accès aux connaissances, la réduction des coûts d’impression et une diffusion universelle des œuvres, une meilleure lecture pour les non-voyants (en agrandissant la taille des caractères), un recours plus large aux images et aux vidéos (le Musée imaginaire de Paul Veyne vient de paraître en version numérique enrichie, permettant la visualisation de 255 chefs-d’œuvre « zoomables » à souhait), l’expérimentation de modes d’écriture inédits et de nouveaux rapports interactifs avec le lectorat, l’accès immédiat à des titres épuisés – adieu le livre de poche ! (cf. le point de vue de Pierre Assouline dans ce numéro) –, le remplacement des volumineux cartables par une simple tablette contenant tout le programme scolaire, une recherche plus rapide que dans les encyclopédies traditionnelles, et une mise à jour facile, « en temps réel », pour les ouvrages qui nécessitent une actualisation régulière. Quant aux optimistes et aux amoureux nostalgiques du papier, ils répliquent que le livre « ne peut pas mourir », qu’il est en tout cas incontournable dans les pays pauvres démunis d’outils informatiques et qu’il est plus pratique, plus flexible, que les liseuses ou les tablettes – ce qui est faux : celles-ci sont de plus en plus commodes, et l’encre électronique d’un e-book offre désormais un confort visuel appréciable. Certains intellectuels avertis se montrent plus nuancés et affirment que le livre et le numérique sont appelés à cohabiter (« La complémentarité des deux types de support pour la lecture – livre et écran – est d’ores et déjà acquise et intégrée », écrit Pierre Assouline), car il ne s’agit pas là d’un « monothéisme », mais plutôt d’un « polythéisme », selon la formule de Milad Doueihi… Mais d’autres problèmes se posent, qui n’ont pas encore trouvé de solutions satisfaisantes : la protection des droits d’auteur à l’ère du numérique, les relations auteur/éditeur, et la montée en puissance des grands opérateurs américains qui, en s’emparant des supports numériques, peuvent contrôler l’ensemble des outils de diffusion de la culture et qui, en profitant de cette situation d’abus de position dominante, menacent la diversité culturelle et linguistique !

La lecture en chute libre

L’abandon des études d’humanités était déjà symptomatique d’une désaffection pour le livre et la littérature. Le phénomène s’est aggravé : les jeunes ont de moins en moins le goût de lire et ont même honte d’être vus un livre à la main de peur d’être taxés de « has been ». Selon une étude récente publiée au Royaume-Uni, le nombre de lecteurs parmi les jeunes de 14 à 16 ans a considérablement diminué au cours des sept dernières années. Et 17 % d’entre eux se disent « embarrassés » à l’idée d’être surpris en train de lire ! Le livre en soi est devenu pour la nouvelle génération un produit obsolète, comme les disques vinyles ou la télévision en noir et blanc ; il ne suscite chez l’homo numericus ni l’engouement ni la nostalgie dont font preuve les personnes plus âgées, éduquées dans un milieu où le livre était le vecteur le plus sûr pour la diffusion de la culture et une précieuse source de distraction et d’évasion. Or, pour les jeunes, la culture est désormais accessible grâce à Internet qui ouvre un champ d’exploration extraordinaire (quoique miné, à cause d’une quantité d’informations brutes, parfois erronées ou tendancieuses), agrémenté de photos et de vidéos pour illustrer le sujet recherché. Quant au côté ludique, il n’est plus assuré par le livre qui est surclassé dans ce domaine par les jeux électroniques disponibles sur Internet ou à travers les consoles du genre Playstation où le joueur a la maîtrise de son personnage et évolue dans un cadre réaliste où les images bougent et où tous les sons sont audibles. Même si, dans certains milieux, le livre résiste encore, force est de reconnaître que la plupart de nos élèves ne lisent plus en dehors de l’école et fréquentent de moins en moins les bibliothèques et les librairies. Les enseignants constatent d’ailleurs que les enfants qui lisaient volontiers perdent cette passion au seuil de l’adolescence. Une étude en France montre en effet que chez les enfants de 11 ans, 33,5 % disent lire un livre tous les jours pour leur plaisir. Or ils ne sont plus que 18 % à 13 ans, 14 % à 15 ans et 9 % à 17 ans ! Les grandes surfaces qui vendaient des livres réduisent d’année en année les espaces réservés aux ouvrages, et de nombreuses librairies, en France comme à New York, ferment leurs portes, incapables de faire face à la crise. Même la bande dessinée est en péril : Zep, le créateur de Titeuf, en visite au Salon du livre francophone de Beyrouth, nous a prédit que la BD « disparaîtra dans moins de dix ans ». Né avec les journaux et les revues, ce genre risque de mourir en même temps que les supports qui lui ont servi de berceau ! 

L’appauvrissement des langues 

Le globish, cet anglais globalisé et réduit à sa plus simple expression pour faciliter la communication (850 mots en moyenne), a déjà considérablement affaibli la langue de Shakespeare. Les autres langues ne sont pas mieux nanties : le français est, dans le monde, en net recul par rapport à l’anglais et, dans les pays arabes, la nouvelle génération possède mal la langue d’al-Moutanabbi, considérée comme difficile et archaïque. L’invasion numérique est venue parachever cette régression. Les abréviations et les éléments phonétiques qui pullulent sur le Net, sur Twitter, dans les textos et dans les SMS ont conduit à l’éclatement du langage traditionnel, si bien – ou plutôt : si mal ! – que les écoliers les utilisent désormais dans leurs copies, par « déformation professionnelle ». Écrire « 4u » à la place de « for you » ou « ct » au lieu de « c’était » est un coup de plus porté à l’orthographe et à la grammaire, déjà malmenées par les nouveaux programmes scolaires. Dans l’espace arabophone, internautes et mobinautes utilisent de plus en plus l’alphabet latin pour écrire en arabe (cette translittération est appelée « romanisation »), ce qui, à l’évidence, sape les fondements de cette langue. Pis encore : les émoticônes, ou figurations symboliques, remplacent désormais nombre d’expressions : à défaut de mots, on utilise dorénavant des dessins – comme au temps des… hiéroglyphes ! Bonjour « l’évolution » !

L’écriture menacée

Aujourd’hui, on écrit de moins en moins à la main : la plupart des gens, écrivains compris, n’utilisent plus que leur clavier. Les écoles de demain, comme nombre d’universités à l’heure actuelle, adopteront l’« e-learning » et demanderont à l’élève de taper sa composition et de l’envoyer par mail à l’enseignant qui la corrigera aussi sur son écran avant de la lui renvoyer. Dans un avenir proche, on n’aura plus besoin de stylo, même pour signer une formalité, puisque l’identification de l’individu se fera grâce à un code ou par un contrôle biométrique (reconnaissance des empreintes digitales ou de l’iris…). En usage depuis des temps immémoriaux, l’écriture à la main n’aura bientôt plus de raison d’être. En outre, la transcription de la voix par les ordinateurs et les dictaphones numériques montre que l’oralité (qui dispense l’utilisateur de savoir lire et écrire) finira probablement par prendre le dessus sur la graphie. Il y aurait alors là un retour à la tradition orale chère à Socrate et à Homère… Bienvenue dans l’Antiquité !

Appel à la vigilance

Tant qu’elles nous facilitent la vie, les nouvelles technologies doivent être encouragées. Certes. Mais ce constat ne nous dispense pas de rester vigilants, de mesurer l’ampleur des dégâts qu’elles peuvent causer à la culture, aux langues, à la lecture, aux livres et à l’écriture. En outre, le support numérique est instable. Tous les deux ans, nous remplaçons nos ordinateurs pour rester à la page, au risque de perdre des données importantes, sachant, du reste, que les virus, les bugs, les pannes de réseau sont autant de menaces que le livre ignore. Si la technologie change radicalement, qu’adviendra-t-il de tous les livres numériques, des images ou des fichiers stockés dans nos futurs « ordinosaures » ? Passeront-ils à la trappe ? Deviendront-ils muets et illisibles ? Chaque nouvelle technique chasse impitoyablement la précédente sans se soucier des dommages collatéraux qu’elle provoque, et exige une nouvelle phase d’adaptation et l’acquisition d’un nouveau langage. Or supprimer le livre-papier, objet durable, par le livre numérique, objet éphémère et dématérialisé, est un risque dont on ne mesure pas encore toutes les conséquences. Les effets des nouvelles technologies sur les habitudes culturelles traditionnelles et sur l’éducation des « natifs du numérique » peuvent également se révéler dangereux : les individus deviennent moins sociables, plus solitaires ; ils se transforment en consommateurs, adeptes de l’information rapide et du zapping (les hypertextes conduisant à la dispersion et ne permettant pas vraiment la concentration et l’approfondissement des connaissances), voire en geeks ou en technophiles incultes. Dans les écoles, tous les enseignants le confirment, on assiste à une véritable « catastrophe cognitive » (Cédric Biagini), avec des élèves dont les capacités à mémoriser, à se concentrer et à assimiler ont été profondément altérées par les industries culturelles… 

Alors que Nicholas Carr s’interroge dans un article paru en 2009 dans la revue Atlantic Monthly : « Is Google making us stupid ?  » et intitule un de ses livres : The Shallows : What the Internet is Doing to Our Brains, Susanne Gaschke met en garde, dans  Klick – Strategien gegen die digital Verdummung, contre ce qu’elle appelle « l’abrutissement numérique ». Face au « flux » qui balaie tout sur son passage, la prudence est de mise. Il ne s’agit pas ici d’organiser une résistance rétrograde et technophobe, mais d’ouvrir les yeux pour mieux évaluer les bouleversements qui guettent notre civilisation et d’inviter à l’élaboration d’une pensée critique et constructive, capable de jugement et de discernement. Pour ne pas mourir – et vivre ! – idiots, gardons toujours à l’esprit ce conseil avisé de Casimir Delavigne : « Aimons les nouveautés en novateurs prudents » ! 


 
 
Armand Homsi
Le support papier est en voie d’extinction puisque les gens lisent de plus en plus sur leur ordinateur, leur tablette ou leur liseuse. Les jeunes ont de moins en moins le goût de lire et ont même honte d’être vus un livre à la main de peur d’être taxés de « has been ». Dans les écoles, tous les enseignants le confirment, on assiste à une véritable « catastrophe cognitive ».
 
2017-03 / NUMÉRO 129