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Découverte
Amin Rihani : Freiké et l’arabisme au cœur
À Freiké, au cœur du Metn, L’Orient Littéraire est allé sur les traces d’Amin Rihani, l’une des figures de proue de la littérature libanaise. Dans sa maison transformée en musée, le nationalisme arabe se mêle à l’effervescence littéraire et artistique des cercles occidentaux de son époque… Suivez le guide !

Par Philippine de Clermont-Tonnerre
2014 - 08

À grand auteur, grands souvenirs. Les objets exposés dans le musée consacré à Rihani racontent le parcours hors du commun de l’écrivain, à qui il aura suffi d’une seule vie pour se hisser au sommet des panthéons littéraires américains et arabes. On y trouve des coupures des nombreux journaux arabes et occidentaux auxquels collaborait l’auteur, des exemplaires inédits de ses œuvres, ou encore des effets personnels : sa montre, son passeport tamponné de visas du monde entier, sa boussole. C’est ici que le « Philosophe de Freiké » a produit une grande partie de ses œuvres littéraires et fait mûrir sa pensée politique – nationaliste et arabe par essence – à l’abri du vacarme de New York et des sables du désert.

Construit en 1953 par son frère Albert à l’étage supérieur de la maison familiale, le musée fut réaménagé en 1986 au sous-sol du bâtiment, dans un espace voûté qui abritait autrefois les écuries. La demeure familiale est aujourd’hui habitée par Amin Rihani, non pas fils, mais neveu, le poète n’ayant pas eu d’enfants. La bâtisse est la dernière de ce charmant patelin niché au cœur du Metn. Une modeste bourgade, petite par sa taille, grande par ses vieilles pierres qui ont su résister à l’urbanisation galopante.

De New-York à Freiké


Écrivain globe-trotter, figure phare et pionnière de la littérature arabo-américaine, l’homme portait avec la même aisance la kéfié à Amman et le chapeau melon à New York, comme en témoigne sa garde-robe, constituée à la fois de abbayas et de costumes occidentaux. Son attachement à Freiké était d’autant plus fort que Rihani avait expérimenté très tôt l’éloignement de sa terre natale. En 1888, il a douze ans lorsqu’il prend, avec sa famille, comme beaucoup de Libanais, le chemin de l’Amérique. L’industrie de soie familiale commence à battre de l’aile, et l’avenir se joue désormais de l’autre côté de l’Atlantique. Heureuse coïncidence : son maître d’école, Naoum Mokarzel, fait partie du voyage. Aux États-Unis, ce dernier fondera la revue Al-Huda, animée par des Libanais de la diaspora, et dans laquelle Amin Rihani publiera ses premiers écrits quelques années plus tard. Freiké est loin, et c’est à New York que le jeune Amin fera ses premières découvertes littéraires, sous l’œil désapprobateur de son père qui aurait voulu en faire l’héritier de son commerce. Shakespeare, Voltaire, Rousseau, Byron, ses lectures « clandestines » vont progressivement forger son goût pour l’écriture et sa personnalité d’autodidacte. En 1898, le jeune érudit qui souffre de rhumatismes, regagne le Liban où il passera une année en convalescence. Ce retour au pays est une deuxième naissance. Rihani découvre les auteurs orientaux et développe une passion pour un univers arabe progressiste. Il prend conscience que sa langue maternelle s’est largement appauvrie et se met à enseigner l’anglais à l’École Saint-Joseph de Kornet Chelwane, apprenant l’arabe en contrepartie. « Je ne connaissais rien de ma langue et de sa littérature, à part quelques éléments. J’ai pénétré dans ses dédales sans pitié pour moi-même », confie l’écrivain. La découverte de la vision lucide et avant-gardiste du poète syrien du XIe siècle, dont il publiera par la suite une traduction des quatrains, va forger en lui le rêve de voir un jour un Orient moderne et uni. Rappelé à ses origines, loin de la frénésie new yorkaise et des pressions paternelles, le jeune prodige échafaude des projets littéraires. Ses retrouvailles avec le Liban déclenchent en lui un véritable leitmotiv, littéraire, philosophique et politique : l’écrivain veut user de sa plume pour créer des ponts entre Orient et Occident. Dans la douceur inspirante de la nature libanaise, il affine sa pensée. Plus qu’un objet de rêverie, Freiké incarne cette harmonie recherchée, entre Est et Ouest, cœur et raison, mysticisme et réalisme. Dès lors, il entame la rédaction de plusieurs manuscrits dans lesquels il confronte systématiquement les deux mondes, traitant en arabe de thématiques occidentales, et inversement. Mujaz el-thawra-al Faransiyah (Histoire de la Révolution française), son premier ouvrage, paraît en 1902 à New York dans sa langue maternelle. Son Liban natal inspire également Le livre de Khaled (The book of Khaled), où l’auteur empreinte cette fois-ci la langue de Shakespeare pour raconter une histoire arabe, celle d’un jeune homme originaire de Baalbeck qui part à la découverte du Nouveau Monde. Rédigé dans « la solitude des montagnes libanaises », et publié à New York en 1911, ce roman est considéré comme l’œuvre fondatrice de la littérature arabo-américaine. Il fut illustré par Gibran Khalil Gibran, son ami, qui, comme on le sait, fit également partie du mouvement al Mahjar, rassemblant la nouvelle vague d’écrivains arabes anglophones en Amérique au début du XXe siècle.

De Freiké à la péninsule arabique


Le Liban retrouvé, Freiké devient son port d’attache, à partir duquel il effectuera ses nombreux voyages. En 1921, il part pour un long périple d’un an et demi à travers la péninsule arabique – « pour mieux comprendre les traditions et les aspirations des peuples de la région », dit-il – où il rencontre les « vizirs » et les rois d’une zone à peine libérée du joug ottoman. Durant cette excursion, relatée dans Moulouk el-ʻArab (Les rois arabes) publié en 1924, il va discuter essentiellement de vision politique avec ses hôtes, et défendre l’idée d’un projet arabe commun. Fortement imprégné de l’esprit américain, Amin Rihani est convaincu que la solution aux maux des sociétés de la région passe par la création des États-Unis d’Arabie. Si le peuple américain, qui était pourtant si divisé, est parvenu à s’unir, pourquoi les Arabes n’en seraient-ils pas capables ? Cette question, toujours d’actualité un siècle plus tard, hante l’esprit de l’auteur, qui se démarque du nationalisme libanais défendu par la communauté maronite à laquelle il appartient. Amin Rihani voit dans l’arabisme le seul moyen d’épanouissement d’un Moyen-Orient morcelé par la désintégration de l’empire ottoman et en proie aux convoitises des puissances occidentales. À l’intérieur du musée, les cadeaux rapportés de ses diverses expéditions racontent les liens privilégiés que l’habitant du petit village de Freiké avait su tisser avec les chefs arabes de l’époque. Ces objets constituent une part importante des souvenirs qu’Amin Rihani a laissés à la postérité. Le plus impressionnant est sans doute ce fragment du voile de la Ka'ba reçu par Hussein de Hijaz, un présent d’ordinaire réservé aux plus hauts dignitaires musulmans. L’écrivain s’était vu offrir ce cadeau en compensation de son refus du titre d’émir. On trouve aussi un portrait esquissé par Rihani lui-même de l’Imam Yahya Muhammad Hamid ed-Din, roi du Yémen. Ce dessin est la seule représentation visuelle, normalement interdite par le chiisme zaïdite, qui n’ait jamais été faite du souverain yéménite.

L’âme du caricaturiste


Plus anodin, mais non moins révélateur de la personnalité kaléidoscopique de Rihani, la galerie abrite ces caricatures de bédouins aux nez proéminents. On découvre aussi des dessins réalisés par l’auteur pour illustrer sa pièce de théâtre La coalition tripartite dans le royaume des animaux, attaque directe contre le fanatisme religieux et l’Église maronite. Ces renards et chèvres en soutanes ne sont pas sans rappeler les fables et le subversisme bon enfant de Jean de La Fontaine. Auteur surdoué, Amin Rihani était aussi un bon dessinateur, quand il n’était lui-même croqué par un de ses amis artistes ou par sa femme, la peintre Bertha Case, proche du courant impressionniste. La section du musée consacrée à la quantité d’œuvres d’art accumulées par le poète témoigne de sa proximité avec les artistes de son temps. On y trouve plusieurs portraits dédicacés et bustes de Rihani par ses contemporains : William Oberhardt, Helen Peal, sans oublier ses amitiés et connaissances libanaises : Mustapha Farroukh, Youssef Hoayek, Khalil Salibi. L’ensemble donne une idée du carnet d’adresse cosmopolite de ce voyageur mondain, à une époque où il fallait compter plus de trois semaines pour relier New York à Beyrouth en bateau.

Les cendres de Bertha


Au retour de ses voyages, c’est dans la nature de son Liban chéri, que son âme aventurière et mystique trouvait le plus bel écho à son romantisme. Difficile, en effet, d’évoquer Freiké, sans parler de sa vallée. Si Rihani est né dans ces montagnes, le regard qu’il portait sur sa terre d’origine était celui de l’orientaliste. Que ce soit dans Ar-Rihaniyat ou dans Le cœur du Liban, manuscrit inachevé et publié à titre posthume, Amin Rihani a maintes fois décrit ce paysage qui promène le regard des cimes de Bikfaya jusqu’au plateau méditerranéen. Son quotidien à Freiké, où il passera les dernières années de sa vie, était rythmé par l’écriture et la contemplation de la nature. Sa journée débutait par une prière à deux voix qu’il déclamait face au Mont Sannine, imitant sur un ton grandiose la voix de Dieu et sur un ton humble celle de l’Homme.

Rihani aimait les ballades jusqu'à Beit Chabeb sur le dos des pur-sang arabes offerts par le roi Abel Aziz, et consacrait ses fins de semaines à arpenter les chemins accidentés de la montagne. Mort à la suite d’une chute de bicyclette, il repose désormais à côté de sa demeure. Sa femme Bertha Case, dont il était séparé, n’avait jamais visité le village natal de son époux. Ce n’est que quelques années après la disparition de son compagnon, lors de l’ouverture du musée, que cette dernière, invitée par le frère de l’auteur, découvre enfin Freiké. Lorsqu'elle décède, en 1970, ses cendres sont déposées à côté du cercueil de son mari. Ce souhait, qu'elle avait formulé de son vivant, constitue sans doute le plus bel hommage que l’Américaine pouvait rendre à l´écrivain, à l’amour, et à cette œuvre incomplète d’un pont fragile entre Orient et Occident.

 
 
D.R.
 
2017-05 / NUMÉRO 131