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Christos Tsiolkas, réconcilié avec les siens
Christos Tsiolkas précipite son lecteur dans le chlore, la transpiration, et autres effluves contrastés dans le monde impitoyable de la compétition sportive australienne. Un roman dense et génial sur la construction de soi aux prises avec les origines, le racisme et le désir sur fond de piscine et de conflit des classes.

Par Ritta Baddoura
2016 - 04
Après le succès international de La Gifle, Christos Tsiolkas, enfant terrible des lettres australiennes, signe Barracuda, un roman sur l’ambition, la chute et la rédemption. Entre sa mère, coiffeuse pétillante d’origine grecque, et son père, routier d’origine écossaise ne partageant pas ses rêves d’émancipation, Danny grandit dans un quartier populaire de Melbourne. Nageur hors pair, il décroche une bourse pour intégrer un lycée privé huppé qui mise sur ses facultés sportives exceptionnelles. Danny voue tout son être à un entrainement intensif. Mais la tension entre sa réalité familiale et sa nouvelle vie, la violence et le racisme de son lycée et du monde de la natation professionnelle, les rencontres troublantes qu’il fait, son ambivalence vis-à-vis de ses ambitions, auront raison de sa détermination. 

Désir fou et rancunes aveugles, Danny connait un échec irrémédiable qui fera basculer son existence. Le roman commence vingt ans plus tard, lorsque « Barracuda », ex-prodige de la natation australienne, sort de prison. Christos Tsiolkas, auteur majeur de la littérature contemporaine, nous parle de son dernier roman et partage les questions fondamentales qui l’animent.

Vos romans dépeignent l’individu confronté au groupe, que le groupe soit dominant, minoritaire ou marginal.

Cette tension entre groupe et individu est l’une de mes préoccupations constantes en tant qu’écrivain et hante mon être au monde. L’importance de la famille est un point central dans mes écrits, mais aussi un défi important pour moi. Quand j’étais plus jeune, grandissant dans une famille de migrants, il me semblait que la seule façon d’échapper au devoir était de fuir et de m’émanciper avant tout. L’émancipation de cette tension entre groupe et individu ne sera probablement jamais complètement résolue ni dans mon écriture ni dans ma vie. L’oblitération des liens familiaux et communautaires est quelque chose que je ne pourrais jamais accomplir pleinement. C’est à la fois une malédiction – cela signifie que moi-même, tout comme Danny mon protagoniste, devons naviguer dans les effets destructeurs de la honte – et un cadeau qui signe l’importance de la loyauté et de la responsabilité. J’ai voulu explorer cette navigation entre honte et honneur dans Barracuda.

Barracuda véhicule l’idée que, malgré les choix et les accomplissements qu’on puisse faire, on ne peut échapper à ses origines.

Barracuda, comme tous mes romans, est écrit à partir de l’expérience de la deuxième génération d’immigrants. Il n’y a pas de Tabula Rasa possible : chaque enfant d’immigrant doit faire face à l’exil de ses parents. Je pense qu’on devient adulte quand on comprend ce qu’on souhaite abandonner de notre héritage familial et ce qu’on tient à en garder. Je ne peux pas parler pour le Liban, mais en Australie, il y a une fâcheuse tendance à assimiler émancipation et rejet du passé et du devoir. C’est une posture infantile. S’émanciper n’est pas échapper à ses origines mais se réconcilier avec elles. 

Vous exprimez dans vos romans une grande tendresse pour les personnes marginalisées à cause de leur différence.

J’ai commencé à travailler sur ce roman avec le sentiment de ne plus être un outsider. Mon précédent roman, The Slap (La Gifle) m’a accordé une sécurité économique que je n’avais jamais connue auparavant. Cette sécurité m’a montré à quel point les questions de classe sociale comptent. Je n’oublie pas que c’est le travail et l’art issu de la marge, de l’avant-garde et du milieu Queer qui m’ont donné envie d’être écrivain. La classe ouvrière reste le monde duquel je viens, et Barracuda est, en un sens, une façon d’exprimer ma dette et ma gratitude à l’égard de ce monde. Il y a une tendresse implicite dans la gratitude. 

Un nœud lie désir sexuel, identité, honte, auto-répression et violence chez vos protagonistes. Pourquoi ?
 
Le sexe est joyeux et exaltant tout comme troublant, vicieux et destructeur. L’aspiration à l’amour y coexiste avec des réalités taboues. Peut-on vivre une sexualité qui a dépassé la honte et l’auto-répression ? Peut-être, mais ce n’est pas le monde que moi, ou mes personnages, habitons. Les conflits de classe, race, genre, ne sont pas résolus dans le sexe. Ils sont présents dans le sexe.

Danny souffre du manque de soutien inconditionnel de son père. Cela semble contribuer à son échec dans la natation. La fin du roman montre le père fier de son fils et l’encourageant. La perception de Danny est-elle altérée par sa violente rivalité envers son père ?

Une des choses dont j’ai le plus honte dans ma vie est de savoir combien j’ai pu, quand j’étais très jeune, mépriser les rêves de mon père. Je les trouvais triviaux, conventionnels. En réalité, ils étaient plein d’espoir et de courage. Voilà un homme qui avait vécu deux guerres, l’extrême pauvreté et l’exil, loin de sa Grèce natale à l’autre bout de la terre. J’étais un petit crétin arrogant. Je suis heureux d’avoir eu l’occasion de présenter des excuses à mon père avant sa mort. En tant que fils et filles, nous sommes en rivalité avec nos pères et nos mères. Impossible d’y échapper. La véritable maturité advient lorsqu’on arrête de blâmer ses parents et qu’on accepte ce qu’on porte d’eux en nous et à quel point cela est important. Il y a un moment dans Barracuda où père et fils sont debout en silence dans la cuisine. Ils font provisoirement la paix après un conflit violent. C’est à ce moment que Danny Kelly devient vraiment adulte.

Qu’il se présente en tant que Danny, Dan, Daniel, Dino ou Barracuda, Danny sent qu’il ne mérite ni d’être heureux ni d’être aimé. 

Mon espoir est que vers la fin du roman, le lecteur comprenne que Danny Kelly avait des possibilités de vivre différemment dans son monde. Barracuda n’est pas un roman qui donne à penser que le bonheur naît de l’amour romantique. Cela ne veut pas dire que l’amour soit sans importance, loin de là. Mais ce qui compte dans mon roman est que Danny puisse se réconcilier avec le monde et avec sa propre histoire. Certes, il y a de la honte dans la manière dont Danny vit sa sexualité, non à cause de son homosexualité, mais parce qu’il se voit comme un homme raté. C’est dans la réconciliation avec ce sentiment d’échec que se situe sa lutte. 

Lorsque Danny arrête la natation, il plonge dans la lecture. Vous comparez explicitement ces deux activités dans le roman. Si lire est comme nager, parler (être enfin capable de s’exprimer avec des mots) serait comme ?

Ce serait comme émerger… ce moment où, revenant des profondeurs après le plongeon, on brise la surface de l’eau, on reprend son souffle et on regagne le monde.


 
 
D.R.
 
BIBLIOGRAPHIE
Barracuda de Christos Tsiolkas, traduit de l’anglais (Australie) par Jean-Luc Piningre, Belfond, 2015, 490 p.
 
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