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2017-11 / NUMÉRO 137   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Découverte
Florence Noiville, Critique et littéraire


Par William Irigoyen
2017 - 11
Florence Noiville serait peut-être encore analyste financière si elle n'avait pas été gagnée par le démon du journalisme. En 1994, elle entre au quotidien français Le Monde puis devient vite rédactrice en chef adjointe du supplément livres. Cette spécialiste de littérature étrangère revient sur le travail de critique qu'elle exerce depuis plus de vingt ans.

Comment êtes-vous arrivée, vous qui êtes passée par l'École des hautes études commerciales de Paris (HEC) et avez travaillé en tant qu'analyste financière, à la critique littéraire ?
Après quatre ans passés à maximiser les profits d’une entreprise américaine, j’ai eu besoin de donner un sens plus profond à mon travail. Je dis toujours que j’ai divisé mon salaire par 3 et multiplié mon plaisir par 4.

De quelles compétences faut-il, à votre avis, se prévaloir pour être un bon critique littéraire ?
Les deux plus importantes à mes yeux sont l’honnêteté (avoir le respect de sa plume) et l’opiniâtreté (pour imposer un auteur auquel on croit mais dont personne ne parle). Ce qui sous-entend que l’on sache aussi résister au panurgisme (ce n’est pas parce qu’un livre s’est vendu à 1 million d’exemplaires en 24 langues et que tout le monde en parle que c’est forcément un chef-d’œuvre).

Est-ce qu'un critique n'est pas quelqu'un qui parvient toujours à débusquer ce que les auteurs ne cherchent pas nécessairement à mettre dans leurs livres ?
Pas nécessairement ou pas consciemment. Il arrive que l’on voie des choses que l’auteur ne soupçonne pas…

Cela vous est-il déjà arrivé ?
Un jour à Berlin, j’interviewais Herta Müller. Elle m’a confié que lorsqu’elle était jeune, elle rêvait de devenir coiffeuse, mais que la Securitate roumaine l’en avait empêchée. Je lui ai demandé si c’était la raison pour laquelle, dans nombre de ses livres, les ciseaux et les lames de rasoir reviennent comme des leitmotive. Elle m’a dit : « Là, vous coupez les cheveux en quatre. » Et nous nous sommes mises à rire…

Le journalisme c'est la quête de vérité. Qu'est-ce que la vérité dans le journalisme littéraire ?
Une chimère.

Romans, essai, biographie, albums jeunesse : votre œuvre est foisonnante et variée. Comment vos deux activités, celles d'écrivain et de critique, cohabitent-t-elles ?
Il n'y a ni télescopage, ni schizophrénie. L’écriture, c’est l’hémisphère gauche de mon cerveau et la critique le droit.
Quels sont les mots visionnaires que vous vous targuez d'avoir prononcés à propos d'un livre ?
Rien de visionnaire. Juste, j’espère, un peu d’élan enthousiaste et communicatif.

Est-ce que certaines critiques que vous avez écrites vous ont valu de farouches inimitiés avec certains auteurs ?
Non car je ne parle que de ce que j’aime. C’est un choix esthétique autant que pragmatique : il y a si peu de place ramenée au nombre de nouveautés, autant privilégier celles qui le méritent.

Y a-t-il des façons de critiquer un livre différentes selon les médias (presse écrite, radio, télévision) ?
Ce sont des exercices différents. Aucun n’est plus facile ou plus difficile que l’autre. Mais le grand luxe de l’écrit, c’est généralement la taille des papiers. Elle permet de prendre son temps, développer, comparer, citer, nuancer... parfois même de s’interroger avec le lecteur. Tout le contraire du jugement à l’emporte-pièce. Dans un monde où la « comm' » domine, cette liberté-là est une chance inouïe.

Est-ce qu'un bon critique fait nécessairement un bon écrivain et inversement ?
Sûrement pas. Mais un écrivain n’est pas nécessairement médiocre sous prétexte qu’il gagne sa vie comme journaliste. Si c’était le cas, il faudrait rayer la moitié des noms dans le dictionnaire des littératures !

N'est-ce pas la multiplication des gloses produites par les critiques qui font accéder un livre au rang d’œuvre, voire de chef-d'œuvre ?
À chaque rentrée littéraire des centaines de titres sont publiés mais la puissance de feu des médias se concentre sur un très petit nombre de titres. C’est pourquoi je parlais de panurgisme. Pour moi, c’est l’un des vrais grands problèmes du moment.

Que vous inspire cette phrase de Rainer Maria Rilke : « Les œuvres d'art sont d'une infinie solitude. Rien n'est pire que la critique pour les aborder. Seul l'amour peut y parvenir, les garder, être juste envers elles. » ?
Je la trouve bouleversante tant j’y entends d’abord, criante de vérité, « l’infinie solitude » du poète lui-même.




Florence Noiville au Salon :
Rencontre avec Florence Noiville autour de la critique littéraire le 8 novembre à 19h30 (Agora)/ Signature de L'Illusion délirante d'être aimé à 20h30 (Virgin).
 
 
D.R.
 
2017-11 / NUMÉRO 137