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Découverte
Sylvain Prudhomme : L’autostop comme métaphore de nos vies


Par Georgia Makhlouf
2019 - 12
Son dernier roman Par les routes vient d’obtenir le prestigieux Prix Femina, après avoir également été récompensé par le Prix Landernau des lecteurs et le Prix Summer de la fête du livre de Bron. Beau triplé pour Sylvain Prudhomme qui avait déjà été récompensé par le Prix Louis-Guilloux en 2012 pour Là, avait dit Bahi, le Prix littéraire de la Porte dorée en 2014 pour Les Grands, le Prix Révélation de la SGDL et le Prix François-Billetdoux en 2016 pour Légende. 

Né en 1979, Sylvain Prudhomme a passé son enfance et son adolescence à l'étranger (Cameroun, Burundi, Niger, Île Maurice) avant de venir étudier les lettres à Paris et d’obtenir une agrégation. Il en a gardé ce goût de l'exploration, du lointain, de l'utopie, qu’on retrouve à nouveau dans son dernier roman, et cet intérêt pour « les vies solitaires, les cabanes, les friches, les villes construites à la va-comme-je te-pousse, et la réserve de possibles qu'elles offrent ». Il est l'auteur de huit romans et de plusieurs reportages, ainsi que de deux traductions de romans anglais. Il vit depuis quelques années à Arles. Cet éloignement de Paris, il le partage avec Sacha, le narrateur de son dernier roman qui s’ouvre sur ce départ et ce besoin de changer d’air. Mais néanmoins, il ne s’agit guère d’une autofiction et d’ailleurs, l’autostoppeur, qui est l’autre personnage essentiel de son roman – et qui ne sera jamais nommé autrement – pourrait bien emprunter lui aussi quelques traits à l’auteur. Retour sur ces deux personnages-clés et sur bien d’autres choses en compagnie de Sylvain Prudhomme, un quadragénaire lumineux aux allures d’éternel adolescent et qui en a gardé le charme et la délicatesse. 

Quelle a été la source d’inspiration de votre dernier roman ou son événement déclencheur ?

Il n’y a pas d’événement déclencheur, mais plutôt une sorte d’appel récurrent, tout au long de ces dernières années, de la question de l’autostop. Au cours de l’écriture, cette question s’est transformée, a laissé place à d’autres thèmes importants mais au départ il y avait ça. L’autostop est à mon sens un condensé de presque tout de nos vies : l’abandon au hasard, les trajectoires qui se croisent, le fait de faire un bout de route avec quelqu’un puis de se séparer… J’en ai fait beaucoup dans ma vie, évidemment moins maintenant, et je suis fasciné par l’intensité des moments vécus dans les habitacles des voitures. Ça réunit beaucoup de questions que je me pose : la question des rencontres, de la fraternité entre humains, de nos vies qui se frôlent, le fait qu’il y a beaucoup de gens avec qui on pourrait passer plus de temps, chaque rencontre est comme une fenêtre qui s’ouvre sur un possible. J’avais envie de mettre ça au cœur d’un roman et ce sont des thèmes qui étaient déjà présents dans la plupart de mes livres. 

Mais aviez-vous conscience du caractère désuet de cette pratique et de son décalage avec nos vies actuelles, avec le monde quelque peu tragique dans lequel on vit ?

Oui, tout à fait, j’avais conscience de cette « ringardise » mais je dirais que c’est cela qui donne de la force à mon sujet. Je voulais réaffirmer ça avec le côté donquichottesque de l’autostoppeur ; il est quelqu’un qui se trompe d’époque et qui, de ce fait, réinterroge la nôtre. L’autostop pose en filigrane la question de l’hospitalité, puisqu’il s’agit ici d’ouvrir sa porte à quelqu’un qui nous est totalement inconnu. L’habitacle est comme la métaphore du monde idéal et confortable qu’on peut se construire, on y a à portée de main la musique que l’on aime, les radios qu’on a envie d’écouter, rien ne vient nous bousculer. Donc ouvrir sa porte, c’est s’arracher à ce confort-là. C’est évidemment lié à la question très actuelle de l’accueil de l’autre. 
Mon parti-pris est utopiste : il y a toujours des gens qui ouvrent leur porte à l’autostoppeur et dans le roman, ça se passe toujours bien. J’avais envie de dire ça, que ce n’est pas vrai que la peur domine les comportements, qu’il y a toujours des gens qui ouvrent leur porte et qui restent curieux de l’autre. J’ai refait de l’autostop au cours de l’écriture, j’en ai fait aussi pour un reportage, j’ai voyagé le long de la frontière entre les USA et le Mexique en autostop et là, j’étais avec les vrais déshérités, donc c’était plus dur, mais néanmoins, il y avait toujours des gens qui me prenaient. L’envie de rendre service, la curiosité pour autrui, ne disparaîtront jamais. On a tendance aujourd’hui à mettre les gens dans des boîtes, à les catégoriser, mais ceux qui prennent les autostoppeurs sont impossibles à définir, ils sont tellement différents les uns des autres, en âge, en idées politiques, en catégories socio-professionnelles. Et ils ont ça en commun : ils ouvrent leur porte. 

Et donc le projet de l’autostoppeur, c’est cette utopie, c’est réunir tous ceux qui lui ont ouvert leur porte, c’est les inviter à la grande fête finale qu’il organise ?

Je ne sais pas s’il avait ce projet dès le départ. Je voulais que ce soit un personnage limite, qu’on se pose des questions à son sujet, qu’il reste un peu mystérieux. C’est quelqu’un qui est déchiré entre l’amour qu’il porte à ses proches et ce désir utopiste, ce projet de fête qui fait d’ailleurs basculer le roman du côté du rêve, voire du conte. Le roman permet cette sorte de pacte avec le lecteur : abandonner la vraisemblance, l’emmener vers le rêve. 

On a le sentiment qu’il y a un peu de vous dans chacun des deux personnages, Sacha et l’autostoppeur ?

Oui, bien sûr. Avec Sacha qui est écrivain, la proximité paraît plus évidente mais il est sans attaches – alors que j’ai une compagne et deux enfants ‒ et beaucoup plus immobile que je ne le suis. C’était assez neuf pour moi d’écrire à la première personne et de travailler les décalages que ça instaure. Le « je » permet un jeu entre distance et proximité, ouvre beaucoup de possibles et c’était jubilatoire. Je n’avais jamais osé écrire au « je » avant. Mais il y a beaucoup de moi dans l’autostoppeur aussi et j’imagine que cette dualité existe en beaucoup d’entre nous, entre la part voyageuse et l’enracinement, entre l’envie de construire et d’être fidèle à ceux avec qui on a construit et le désir de liberté, liberté de partir, disponibilité au présent et à ce qui vient. Donc ce roman est en quelque sorte un autoportrait dédoublé, qui dit le déchirement ou plutôt le dialogue entre deux parts de nous-même.

Ce qui est étonnant avec l’autostoppeur, c’est qu’il est repris par le démon des routes mais c’est moins le voyage qui l’intéresse que la rencontre, ce qui se passe dans la voiture et non dehors. 

C’est vrai. Et ça rejoint la question des vies qui se frôlent avant de se séparer. Quand on est en voiture et que la discussion s’engage, on ne regarde plus le paysage, c’est l’échange avec l’autre et cette intensité-là qui prennent le dessus. On se livre, on se dit beaucoup de choses, parfois des confidences et ça n’a pas de conséquence parce qu’on sait qu’on va se quitter. Et le monde défile à l’extérieur, les paysages glissent, le territoire est traversé et on n’en voit que très peu de choses, des panneaux qui signalent des monuments ou des villes où on n’ira pas, des aires d’autoroutes, des arbres, des lieux qu’on effleure. C’est la même chose quand on prend le TGV. Je revendique de raconter la France comme énormément de gens la voient aujourd’hui, des gens qui la traversent sans s’arrêter ou seulement dans les aires aménagées. Tout cela fait référence à ce que l’on nomme la diagonale du vide, à la désertification des campagnes, à la disparition du rapport à la nature. On se déplace beaucoup mais sans s’arrêter, sans voir.

Mais finalement, pourquoi l’autostoppeur part-il ? Pourquoi détruit-il son bonheur ? Qu’est-ce qui le hante ?

Oui, en effet, c’est bien ça la question. Je ne voulais pas de quelqu’un qui ne supporte plus sa vie, qui en est chassé. Là, c’est quelqu’un qui est appelé par autre chose, mais quoi, cela reste un mystère et je n’ai pas la réponse. Il y a sans doute une dimension d’autodestruction dans ce choix, la peur du bonheur. C’est parce que je t’aime que je te quitte, dit la chanson de Barbara. Partir avant que le bonheur ne s’use. 

Il y a dans l’écriture de ce roman une simplicité, une épuration qui frappe.

J’avais envie d’un livre comme ça. Les phrases sont plus brèves que dans mes livres précédents. Dans la forme aussi, j’ai voulu quelque chose de plus resserré, plus linéaire, avec peu de personnages, des chapitres brefs. J’ai beaucoup coupé, certaines histoires me sont apparues comme périphériques lorsque j’ai compris que le cœur de ce roman résidait dans les interactions entre les trois personnages principaux, Sacha, l’autostoppeur et Marie son épouse. Et pourtant j’adore Claude Simon, son écriture très travaillée et qui ne lâche rien, sa volonté de ne renoncer à aucune nuance, d’où sa phrase qui se ramifie, tâtonne, se reprend… Mais là, j’ai visé la limpidité d’un conte. J’avais aussi envie de retrouver de la liberté, de n’écouter que moi. Dans mes ouvrages précédents, j’avais amassé une matière documentaire considérable, des gens m’avaient livré des récits et je me sentais redevable, j’avais comme une dette vis-à-vis de cette matière. Ici, les personnages me sont très proches, leurs questions sont celles de ma vie. Je voulais écrire au plus proche de moi-même. La liberté, ça peut faire peur, on se met en danger. Mais je me suis dit pourquoi pas ? Essayons ça ! 

Vous évoquez la bibliothèque de Sacha et vous citez les livres qu’il a transportés avec lui lors de son déménagement. Ces livres ont-ils joué un rôle dans l’écriture de ce roman ?

Les livres de Sacha sont les livres qui me sont chers et qui m’ont toujours accompagné depuis que j’écris. Ce sont les livres qui m’ont construit : Thomas Bernhard, Les Géorgiques de Claude Simon, Garcia Marquez, Vila-Matas, ou Pour un Malherbe de Francis Ponge qu’il me suffit de reparcourir les jours où je suis découragé pour me sentir revigoré. Mais le livre qui a eu un rôle particulier pour ce roman-ci est celui que Marie traduit de l’italien, Les Promesses de Marco Lodoli, et en particulier la troisième partie qui s’intitule « Vapore ». Et ce en raison du personnage de magicien nommé Vapore qui casse tout et qui part, un personnage un peu foireux mais qui, parce qu’il est magicien, parvient à rendre belles les choses. C’est un livre bouleversant, qui parle de quelqu’un qui part alors qu’il aime profondément sa femme et son fils. 

Le sujet du livre c’est aussi le temps…

Oui, la question du temps est centrale pour moi et me fait beaucoup écrire. Le temps nous mange, le temps est un ogre dévorant. On est bien obligés de dire « Amen », de donner notre assentiment à la vie qui va, d’accepter le vieillissement, la mort. Ce mouvement de l’assentiment me bouleverse, c’est une forme de sagesse, l’acceptation de la vie, mais qui garde ouverte la possibilité du bonheur. Je me rappelle mon émotion en découvrant l’exergue de la dernière partie du Jardin des plantes, de Claude Simon. Une citation de Flaubert qui m’avait bouleversé, choisie par un homme qui se sait en train d’écrire le dernier chapitre de ce qui sera probablement son dernier livre, sorte de regard rétrospectif sur quatre-vingts ans de vie, d’écriture, de batailles : « Avec les pas du temps. Avec ses pas gigantesques d’infernal géant. »



Par les routes de Sylvain Prudhomme, Gallimard, 2019, 304 p.
 
 
© Denis Rouvre
« L’autostop pose en filigrane la question de l’hospitalité, puisqu’il s’agit ici d’ouvrir sa porte à quelqu’un qui nous est totalement inconnu. » « La liberté, ça peut faire peur, on se met en danger. Essayons ça ! » « On se déplace beaucoup mais sans s’arrêter, sans voir. »
 
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