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Bande dessinée
Dans les villes imaginaires


Par Zeina BASSIL
2011 - 11
À la saison où les petites pluies font leur retour et que l’automne beyrouthin s’installe dans notre quotidien, nous retrouvons ce délicieux rendez-vous avec le Salon du livre francophone, 18e du nom. La bande dessinée y sera comme souvent à l’honneur, et cette semaine s’annonce particulièrement intéressante. Parmi les invités, le scénariste espagnol Antonio Altariba, auteur de L’art de voler, l’aquarelliste et bédéiste des Carnets d’Orient Jacques Ferrandez, Éric Henninot, auteur de Carthago, Jean-Pierre Filiu qui collabore avec David B sur Les meilleurs ennemis ainsi que Philippe Berthet, auteur de Pin-up.

Cerise sur le gâteau, les frères Schuiten seront présents pour une performance en avant-première, ainsi que pour d’autres activités. Fils d’un architecte bruxellois, Luc et François Schuiten sont tombés dans la marmite du dessin architectural quand ils étaient petits. Luc Schuiten se passionne pour une forme d’urbanisme particulière qu’il nomme « l’archiborescence ». Sa vision consiste à relier l’homme à l’écosystème. Il dessine un futur urbain en harmonie avec la nature et transforme la ville en un organisme vivant où les murs cèdent la place à des cocons, et réinvente même des moyens de transport écologiques. Ce monde particulier et utopique est recréé en collaboration avec son frère François Schuiten, bédéiste diplômé de l’institut Saint-Luc. À 16 ans, ce dernier publie ses premières planches dans Pilote, le magazine hebdomadaire français de bande dessinée. Le dessin rigoureux de François Schuiten et les architectures méticuleusement construites dans Les cités obscures ainsi que sa fructueuse collaboration avec le scénariste Benoît Peeters raflent le grand prix de la ville d’Angoulême en 2002. Cette série a lieu dans un monde parallèle au nôtre où l’architecture est omniprésente dans des styles particuliers qu’on retrouve dans chaque tome. Les auteurs vont jusqu’à créer une population avec ses us et coutumes ainsi qu’un monde qui répond à son propre environnement, faune et flore. Bien que les scénarios fantastiques soient les préférés de F. Schuiten et B. Peeters, l’obsession des formes architecturales du dessinateur est prédominante. Sur sa table de dessin, F. Schuiten s’abandonne à main levée à tracer consciencieusement les toits impeccables des multiples tomes des Cités obscures. La science-fiction est aussi le terrain favori du visionnaire Luc Schuiten. Il participe sur certains albums dans Les cités obscures comme dans L’écho des cités. Le fruit de la soudure du talent des frères Schuiten a lieu en premier dans Métal Hurlant, magazine français de bande dessinée et de science-fiction édité par les Humanoïdes Associés. Ils publient ensemble en 2010 la série Les terres creuses, où ils dévoilent en trois tomes des mondes oniriques, poétiques et effrayants, ainsi que des écosystèmes particuliers.

Toujours dans les histoires de villes, mais dans un registre complètement différent, Zeina Abirached affichera sa chevelure de mouton et son sourire chaleureux au Salon du livre. La ville qu’elle raconte n’est autre que Beyrouth. Elle retrace à travers ses souvenirs sa ville natale et réussit brillamment à les relater grâce à son dessin minutieux en noir et blanc, riche en éléments graphiques. Ses livres évoluent sur un ton frais, naïf, avec une pointe d’humour et beaucoup de poésie, et renferment chacun une partie de son vécu dans son quartier beyrouthin, ainsi que son rapport aux événements, à sa famille et aux personnes qui l’entourent, comme dans 38 Rue Youssef Semaani, Mourir, partir revenir, le jeu des hirondelles et Je me souviens Beyrouth.

Son dernier roman graphique Agatha de Beyrouth détient une histoire particulièrement amusante de par sa conception et son exécution. Créé à quatre mains avec Jacques Jouet, Agatha de Beyrouth est le fruit d’un enchevêtrement entre mots et dessins. Dans le cadre de Beyrouth, capitale du livre en 2010, Zeina Abirached et Jacques Jouet reprennent une expérience dans laquelle ce dernier s’est déjà trempé, en écrivant et publiant un roman-feuilleton, Agatha de Paris, sur lequel il s’est penché pendant quatre jours. Cette tentative est donc relancée à Beyrouth avec la dessinatrice libanaise, où les deux artistes se sont acharnés sur leurs tables de travail, côte à côte, observant à travers un écran ce que l’autre produit, improvisant l’ouvrage, et cela pendant trois jours. La plume de J. Jouet déclenche le pinceau de Z. Abirached qui répond du tac au tac et, de fil en aiguille, ils fignolent les détails du récit et de l’illustration qui fusionnent sur le support blanc. Simultanément à la performance, les spectateurs avaient l’occasion de suivre le processus de réalisation de l’ouvrage projeté sur écran. Jouet présente son personnage fétiche, Agatha, à ceux de Z. Abirached, Ernest Challita et Chucri que nous avons eu le plaisir de connaître dans Mourir, partir revenir, le jeu des hirondelles. Les péripéties du récit ont lieu dans un endroit précieux à notre ville, l’immeuble Barakat connu sous le nom de Maison Jaune. Les 24 épisodes d’Agatha de Beyrouth sont finalisés dans cette ambiance plaisante qui reflète le contenu de l’œuvre, plus tard adaptée en livre sans aucune retouche ni correction.

Qu’elle soit imaginaire ou réelle, à travers le dessin ou notre regard, la ville nous donne encore une fois l’occasion de secouer notre routine, le temps d’une semaine de retrouvailles avec le livre, d’aiguiser nos connaissances, d’enchanter notre vue et d’assouvir notre curiosité. Ce rassurant petit rituel annuel nous rappelle que tout est beau dans le meilleur des mondes.

 
 
© Morgan Dresse
 
2020-04 / NUMÉRO 166