FEUILLETER UN AUTRE NUMÉRO
Mois
Année

2020-03 / NUMÉRO 165   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
CHERCHER SUR LE SITE
 
ILS / ELLES
 
LIVRES
 
IMAGES
 
Au fil des jours...
 
Bande dessinée
Sattouf, une enfance en Syrie profonde
Fauve d’or du meilleur album au festival d’Angoulême 2015, L’Arabe du futur de Riad Sattouf est un portrait sans concession de deux pays, la Libye et la Syrie au début des années 80, et du père de l’auteur, un Syrien, professeur d’histoire et panarabiste convaincu. Caricatural, mais vrai.

Par Alexandre Medawar
2015 - 03
Tout commence par une drague un peu lourde à la cafétéria de l’université de la Sorbonne. Abdel-Razak Sattouf s’incruste à la table où mange Clémentine. Elle est blonde, bretonne et plutôt effacée, il est syrien, sunnite, panarabiste, très sûr de lui et issu d’un milieu paysan homsiote illettré. De cette rencontre improbable naîtra Riad Sattouf, enfant blond aux cheveux longs, promis à un brillant avenir par son père qui projette d’en faire l’Arabe du futur. Au début des années 80, Riad débarque avec ses parents en Libye quand Abdel-Razak, doctorat en histoire contemporaine tout juste en poche, obtient un poste de professeur très bien rémunéré par Kadhafi. Le Guide de « l’État des masses populaires » a alors aboli la propriété privée. « Les maisons sont à tout le monde. (…) La Libye est le pays le plus avancé du monde », assène un fonctionnaire local, même si les chantiers de constructions sont abandonnés, les appartements construits sont défectueux et qu’il y a de longues queues devant les coopératives pour acheter de la nourriture peu variée. Qu’importe. Rien ne décourage Sattouf père : « Je changerai tout chez les Arabes ! Je les forcerai à arrêter d’être bigots, qu’ils s’éduquent et entrent dans le monde moderne… Je serai un bon président. » La version du panarabisme d’Abdel-Razak ne manque ni de contradictions, ni d’ambitions personnelles : « Les militaires sont des abrutis ! Moi, je préfère commander ! ». Musulman libéral déclaré, il poursuit : « Les chiites, quelle horreur ! Saddam Hussein, en voilà un qui fera de grandes choses ! Comme ton papa ! » Le jour de l’invasion de l’Iran par les troupes irakiennes, Abdel-Razak, devant la télévision, commente : « Saddam Hussein est un visionnaire ! (…) Il faut anéantir la république islamiste ! Il faut arrêter les chiites… ou alors, ils détruiront le monde… ». Raciste, Abdel-Razak a aussi l’obsession des signes extérieurs de richesse : il rêve d’avoir une Mercedes et une villa luxueuse entourée d’un mur. L’absence de perspectives en Libye finit par pousser la famille Sattouf vers des cieux plus prometteurs. Après un intermède en France, la naissance d’un nouvel enfant et malgré une offre alléchante de poste dans une université prestigieuse aux États-Unis, Abdel-Razzak, qui veut toujours croire à sa mission d’éducation des masses arabes, décide d’aller s’installer en Syrie. Il y a obtenu un poste de professeur-enseignant non loin de son village natal, près de Homs.

Entre les tracasseries administratives, les bakchichs aux fonctionnaires moustachus, la peur de l’arbitraire d’État, le chaos agressif des taxis et la fumée omniprésente des cigarettes, l’arrivée à l’aéroport de Damas pourrait faire croire à une caricature. Hélas, cette réalité nous est familière. Dans la même veine, la vie au village est emblématique du sous-développement de la Syrie rurale et traditionnelle des années 80 : misère omniprésente, bigoterie, intolérance, ségrégation, coupures d’électricité, censure, contrôle du courrier et puanteurs encadrent le quotidien des villageois, pour la plupart idiots méchants dont la cruauté est circonscrite par la violence du plus fort. La vie de Riad devient un enfer.

On se demande alors à quel avenir est promis cet Arabe du futur, fantasme panarabe et contradictoire d’un père qui insiste à ce que son fils apprenne l’arabe, ne serait-ce que pour pouvoir lire le Coran. Quand Sattouf père fait à son fils le portrait de Hafez Al-Assad, tout s’éclaire : « C’est un malin ! Bon, il est alaouite il est pas vraiment musulman, mais il n’empêche… Il vient de la pauvreté… À son époque, les alaouites vivaient comme des animaux sauvages dans les montagnes. Il y avait des familles, elles étaient si pauvres, qu’elles vendaient leurs enfants comme esclaves aux sunnites. Et les sunnites, ben ils les faisaient travailler comme des animaux. Tu te rends compte ? Imagine si je te vendais contre une Mercedes, par exemple ! Mais Hafez Al-Assad, il a pu aller à l’école lui, et comme il était excellent en mathématiques (ça se voit, il a un grand front), il est devenu pilote de chasse. À force de travail, de volonté, il a pu faire un coup d’État et devenir président. Il a saisi sa chance. Il a donné tous les postes importants aux alaouites et maintenant, c’est nous leurs esclaves ! » L’avenir sera sombre.


 
 
 
BIBLIOGRAPHIE
L'Arabe du futur. Une jeunesse au Moyen-Orient (1978-1984) de Riad Sattouf, Allary éditions, 2014, 160 p.
 
2020-03 / NUMÉRO 165