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Bande dessinée
Le retour de Corto


Par Ralph Doumit
2015 - 10



La dernière de ses aventures l’avait mené, il y a plus de vingt ans, sur les traces du continent légendaire Mû (Mû, 1992). Omniprésent dans toutes ses histoires, l’onirisme prenait alors plus que jamais le dessus. Le dessin d'Hugo Pratt, son auteur et alter égo, devenait tout en épure et en économie de traits : presque une écriture. Corto aurait pu partir ainsi, s'effacer.

Dès lors, il était difficile d’imaginer, vingt ans après sa mort, l'identité de celui qui pouvait aujourd’hui relever le défi de redonner vie au personnage, d'autant que Corto Maltese doit tout à la personnalité de Pratt. Ne nous laissons pas berner par la silhouette bidonnante du dessinateur : il suffit de relire le Désir d’être inutile, entretien fleuve qu’il accorda à Dominique Petifaux en 1991 (Robert Laffont) pour comprendre que la vie d'Hugo n’a rien à envier à celle de Corto : il a vécu à sa manière bien autant de voyages, d'aventures et de mystères.

Pour reprendre Corto, certains noms auraient pu venir à l’esprit : le sulfureux Milo Manara, proche ami et collaborateur de Pratt, qu'il transforma même en personnage dans les aventures de son héros Giuseppe Bergman. Ou l’Argentin José Muñoz, qui porte en lui la chaleur sud-américaine, et la maîtrise fascinante et brute du noir et blanc. Des auteurs aux univers marqués, qui se seraient réapproprié le mythe avec force.

Le choix des éditions Casterman de confier la reprise au duo espagnol Ruben Pellejero et Juan Dìaz Canales est sans doute celui de la prudence. Le premier album de leur reprise, d’ores et déjà intitulé Sous le soleil de minuit, sortira fin septembre.

Ruben Pellejero s’est illustré ces dernières années par des albums au souffle romanesque, auxquels il appose son trait noir épais et ses couleurs chaudes. On y retrouve certaines constantes de l'univers d'Hugo Pratt : l’exotisme aventureux et la fascination pour les peaux rouges dans le western intimiste et mystique Loup de pluie, qu’il signe avec Jean Dufaux, ou le plaisir de mêler à la fiction des figures marquantes du début du XXe siècle, dans le récit sud-américain L’impertinence d’un été écrit par Denis Lapière, pour la prestigieuse collection « Aire libre » des éditions Dupuis. Mais il faut remonter à plus de vingt ans pour trouver dans l'œuvre de Pellejero ce qui fait le plus écho à Corto Maltese. Il dessinait alors la série Dieter Lumpen, sur des textes de Jorge Zentner. Son trait d’alors était un hommage plus qu’assumé à celui d’Hugo Pratt. Mais le lien n'était pas que formel : comme Hugo Pratt avec Corto, Pellejero jouait avec un personnage dont on ne sait s’il est balloté par son destin ou s’il le construit de toutes pièces, s’il suit ses rêves ou obéit aux hasards des circonstances. L’intégrale de Dieter Lumpen, parue il y a peu aux éditions Mosquito, est certainement la lecture la plus à même de donner un avant-goût de l’album à venir de Corto Maltese.

Plus étonnant est le choix de Juan Dìaz Canales. Issu du monde de l’animation, ce scénariste se fait connaître du grand public par la série policière et animalière Blacksad, suite d'enquêtes au cœur de l’Amérique des années 50. Dessinée dans un style dont les rondeurs doivent tout à la tradition Disney, noirceur en plus, la série semble bien éloignée de l’univers de Corto Maltese. Elle témoigne cependant du goût de Canales pour les grands espaces et l’abondance de références culturelles, à l’image du dernier album, Camarillo, plongée dans l’univers des écrivains beatnik.

De bonnes dispositions, donc, mais qu’il faudra savoir transcender pour s’approprier le mythe Corto Maltese.

L’album, sorti le 30 septembre, nous montrera si les deux auteurs espagnols ont su donner à leur aventure un autre goût que celui du bel hommage.


 
 
D.R.
 
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