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Bande dessinée
Berlin-Bâmian : double récit à quatre mains


Par Ralph Doumit
2018 - 11
Certains des habitués du Salon du livre de Beyrouth ont peut-être assisté, sans le savoir, à la genèse de l’album Prendre refuge, paru il y a quelques semaines aux éditions Casterman. C’était il y a trois ans. Mathias Énard était au Liban pour présenter son roman Boussole. Zeina Abirached, quant à elle, présentait son album Le Piano oriental, récit familial, dense et tendre. Autour du piano en question, permettant de jouer les quart de tons de la musique arabe et déplacé pour l’occasion, Mathias Énard et Zeina Abirached avaient bavardé en public et lu des extraits de leurs œuvres. Leur complicité était palpable. Une amitié était née et avec elle l’inévitable germe d’une collaboration future.

Le résultat de cette collaboration est aujourd’hui entre nos mains.

Prendre refuge est un double récit. Celui d’abord de Karsten et Neyla, en 2015. Karsten est berlinois, Neyla syrienne. Comme des milliers de ses compatriotes pris dans le piège d’une guerre interminable, elle a trouvé refuge en Allemagne. Entre le jeune homme ancré à Berlin et la jeune femme déracinée qui s’y retrouve malgré elle, un amour naîtra.

Mais c’est aussi le récit, inspiré de faits réels, d’Annemarie Schwarzenbach et Ria Hackin, deux archéologues qui explorèrent ensemble le site de Bâmian en Afghanistan, dont les immenses statues de Bouddha abritèrent leur amour naissant, caché et avoué du bout des lèvres et des mains. 

Romancier à l’écriture dense, Mathias Énard a réussi la transition vers ce nouveau médium qu’est la bande dessinée, misant sur un récit économe en actions pour mieux prendre racine dans ses personnages et la complexité de leurs liens. L’une des trouvailles les plus attachantes du récit est peut-être la manière dont Neyla s’exprime, dans un allemand certes maladroit, fait de mots excessifs dans leur portée, littéraires malgré eux, piochés approximativement dans son répertoire d’apprenante, assemblés dans une grammaire étrange, mais qui finissent malgré tout par sonner comme des évidences. Presque des poèmes.

Zeina Abirached, ajoutant au dessin une casquette de co-scénariste, s’est appropriée le récit, et l’a retranscrit dans sa langue, celle du dessin mêlé de graphisme, celle des sons, des odeurs et de la musique traduits en motifs graphiques, agencés, répétés, et qui structurent ses planches. Poussée par le récit de Mathias Énard, elle explore également des territoires auxquels elle nous avait peu habitués, notamment ces grands paysages rocheux abritant les Bouddhas de Bâmian qui s’étendent en couverture.

Quand on sait que ces Bouddhas, en 2001, furent à leur tour détruits en grandes pompes par les Talibans, c’est l’idée-même d’un refuge impérissable qui s’effondre.

Les refuges sont mouvants. Il faut savoir les préserver.


BIBLIOGRAPHIE
Prendre refuge de Zeina Abirached et Mathias Énard, éditions Noir et Blanc, 2018 344 p.

Zeina Abirached au Salon :
Rencontre autour de Prendre refuge animée par Georgia Makhlouf, le 7 novembre à 19h (salle 2 – Aimé Césaire)/ Signature à 20h (Antoine).
 
 
D.R.
 
2018-11 / NUMÉRO 149