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2020-02 / NUMÉRO 164   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Bande dessinée
De la naissance de l'(agri)culture


Par Ralph Doumit
2019 - 12
Penss et les plis du monde de Jérémie Moreau, Delcourt, 2019, 232 p.


Deux ans après La Saga de Grimr, récit qui se déroulait dans les immensités nautrelles de l’Islande et qui lui avait valu le Fauve d’Or au Festival international de la bande dessinée d’Angoulême en 2018, Jérémie Moreau, jeune trentenaire, revient avec un nouvel album tout aussi imprégné par les grands espaces et les décors majestueux : Penss et les plis du monde.

Ce titre étonnant, Jérémie Moreau le doit à une lecture passionnée de Deleuze et d’un ouvrage dans lequel le philosophe, se référant à Leibniz, décrit le monde, des nuages aux montagnes en passant par l’eau et le feu, comme un ensemble de plis. Suite à cette lecture, Jérémie Moreau ne le voit plus qu’ainsi et prête à son personnage cette obsession nouvelle.

Pour parler des choses essentielles, dans un album qu’il veut empreint de méditation, Moreau opte pour un récit se situant en Préhistoire. En ces temps, les journées sont consacrées aux considérations les plus élémentaires : la nourriture, l’amour, le froid, la mort. Ce seront les matériaux bruts, délestés du superflu, qui serviront à charpenter son scénario. 

Dès l’entame du récit, le jeune Penss se démarque de son clan. Alors que ses semblables s’activent sans cesse à chasser, Penss s’isole pour observer. S’adonnant à de longues marches, il est animé par une intuition qui lui souffle à l’oreille avec insistante que contempler le monde le mènera à le comprendre et à l’apprivoiser autrement qu’en répétant les gestes et rituels instaurés par les millénaires de générations qui l’ont précédé. Pour le clan de Penss, le monde est figé. Penss le découvre mouvant, changeant.

À travers cette découverte que son personnage fait, Moreau raconte, au fond, la naissance de la culture, dans les deux sens dont le mot peut être compris. En premier lieu la naissance d’une vision amoureuse et en cela subjective du monde. Mais aussi la naissance de la culture des cultivateurs, puisque l’observation mènera Penss à percer le mystère des végétaux, de la transmission de la vie par les graines et à tenter de remplacer la chasse par la plantation d’arbres fruitiers. 

Tour à tour marginal, exclu, obstiné, solitaire ou amoureux, Penss traversera le bouleversement que cette découverte provoque entre méditation et révolte, entre sagesse et coup d’éclat. Deux tendances opposées que le lecteur retrouve également dans le traitement visuel de l’album : réinvestissant la technique de l’aquarelle qu’il avait developpée sur La Saga de Grimr, Jérémie Moreau propose une alternance entre de belles images propices à la lente contemplation et, d’un autre côté, un dynamisme volontaire dans des planches au découpage éclaté, cousin du manga.

Sur plus de cent-vingt pages, Penss et les plis du monde joue parfois sur le registre du conte métaphorique (dans lequel un homme représente les hommes dans leur ensemble) et celui du récit ancré dans une réalité quotidienne et mettant en scène des individus. Discours sur le lien à la terre, l’album rappelle qu’on n’est jamais autant en harmonie avec une planète mouvante qu’en ayant soi-même le corps et l’esprit nomades.



 
 
 
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