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2017-09 / NUMÉRO 135   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Tripoli, la Mamelouke titubante


Par Mahmoud HARB
2011 - 08
Àdemi allongé sur sa chaise dans un café traditionnel de Tripoli, le professeur universitaire qui venait d’échanger quelques blagues « vertes » avec ses compères commande à un marchand ambulant, entre deux considérations analytiques sur la vie culturelle de la ville, les dernières éditions des hebdomadaires français, tout en se faisant cirer les chaussures par un vieil artisan. Habitant le Nord, cet enseignant a généreusement accepté de présenter l’activité culturelle tripolitaine au journaliste venu découvrir la deuxième ville du Liban en dilettante. Mais le professeur ne s’est pas rendu compte que la petite scène qu’il offre à son interlocuteur vaut peut-être toutes les analyses autour de la ville et de sa vie culturelle, car elle résume en elle seule toutes les contradictions de la culture tripolitaine. Et de contradiction il s’agit. Car si le Liban est le pays des paradoxes, les antagonismes du pays ne sont peut-être aussi ostensibles nulle part ailleurs qu’à Tripoli, ville où l’on peut acheter et lire la presse européenne dans un café vieux de plusieurs décennies, où l’on parle de culture moderne tout en sollicitant les services surannés d’un cireur de chaussures, où le conservatisme social n’empêche pas une certaine légèreté des paroles, où aux plaisanteries peuvent rapidement succéder les raisonnements les plus profonds.
 
Que l’on ne s’y trompe toutefois pas, à Tripoli, si l’on est féru d’événements culturels, on se complaît à vivre à Beyrouth. Le paysage culturel tripolitain est pour ainsi dire morne, presque aride. Certes, outre les auditoriums de la Fondation Safadi et de Beit el-Fann – Maison de l’Art –, Tripoli possède deux grandes salles relativement connues du public : le théâtre « flottant » de la Foire internationale de Tripoli et la salle de la Rabita Thakafiyya, la Ligue culturelle. Néanmoins, le premier, très bien équipé et pouvant accueillir jusqu’à 2 000 personnes, est fermé pendant une grande partie de l’année et n’ouvre généralement ses portes que pendant le ramadan pour héberger des activités axées autour du mois du jeûne musulman. Quant à la salle de la Rabita, elle devient mal équipée et démodée, un peu à l’image de l’association qui la possède. Fondée en 1943 par des anciens étudiants d’un établissement islamique, Dar al-Tarbiya wal-Taalim, la Rabita Thakafiyya, imprégnée par le nationalisme arabe et le nassérisme, a longtemps été l’un des moteurs de la vie culturelle tripolitaine. Elle est aujourd’hui fantomatique et se contente de gérer ses locaux, dont sa bibliothèque qui demeure toutefois assez fréquentée.

Conservatisme social

Mais à Tripoli, on a honte d’être beyrouthin cloîtré dans Beyrouth et content de l’être. En Beyrouthin bien-pensant, l’on serait en effet automatiquement tenté d’imputer l’immobilisme culturel de Tripoli à un certain islamisme qui serait ambiant dans une ville que certains tentent de présenter comme le Kandahar du Liban. Ce préjugé révolte et écœure les Tripolitains.

Certes, le professeur d’université précité reconnaît que « l’on ne peut pas évacuer l’arrière-plan islamique de la ville qui structure un ensemble d’activités religieuses qui débouchent parfois sur une forme d’activisme ». Il note toutefois que ce facteur reste bien circonscrit quoi qu’en disent certains médias politisés. Pour mettre en avant une certaine ouverture de la ville, les Tripolitains peuvent fournir une multitude d’exemples. Ils abondent par exemple dans la description de la rue baptisée « Damme wa Farze » qui compte une myriade de cafés où jeunes hommes et femmes, (dé)vêtus comme bon leur semble, se rencontrent librement et consomment de l’alcool, quoique discrètement. Joseph Wehbé, journaliste habitant de la ville, cite tous les articles vitupérant les forces islamistes ou les poèmes « finement érotiques » qu’il a publiés, sans que l’on tente de l’intimider. Un activiste local relate quant à lui l’exemple d’un festival qu’il a organisé au cours du ramadan 2010 dans la tour des Lions, monument de la ville, et au cours duquel se sont produits des artistes libanais et étrangers qui n’ont aucun rapport avec l’art religieux, sans que cela ne suscite la moindre polémique.

Quels facteurs sont donc à l’origine de la faiblesse de la vie culturelle à Tripoli ?

Un mot revient comme par magie dans la bouche de plusieurs intellectuels et activistes de la ville : « mamelouke ». Tripoli serait ainsi mamelouke dans le sens où elle serait dominée par « un conservatisme social qui ne s’apparente pas au fanatisme religieux », bien que l’islam soit sans doute l’un, mais seulement l’un, de ses fondements. Imprégnée de ce conservatisme mamelouk, la ville s’est « repliée sur son passé et a vécu en autarcie et ne s’est pas inscrite dans une perspective libanaise », précise Joseph Wehbé. Ce « mameloukisme » aurait sapé les fondements de l’essor de l’individualisme urbain à Tripoli et favorisé la conception de la culture comme processus de création de biens « sacrés que l’on expose sur les étagères bien plus que comme une dynamique rattachée à la vie quotidienne », explique un intellectuel originaire de la ville.

Le facteur politique a aggravé l’isolement culturel relatif de la ville. « Le conflit politique au Liban se reflète et s’amplifie à Tripoli », regrette Talal Khoja, professeur de mathématiques à l’Université libanaise qui anime l’association culturelle locale Bauzar. « À Tripoli, l’on garde à dessein des zones toujours prêtes à exploser, ce qui entrave le dialogue et la création culturelles dans la ville », poursuit-il. Le professeur raconte à titre d’exemple que le portrait d’un milicien financé par un politicien connu et tué lors d’échanges de tirs entre les deux zones il y a quelques mois a été accroché sur une statue décorative créée à l’initiative de son association dans un quartier de la ville. « Nous avons tenté par tous les moyens de l’enlever, sans succès ! » s’indigne-t-il.

Culture politisée et journaux locaux

Sur ce terrain miné ont germé des phénomènes culturels relativement spécifiques à Tripoli, notamment les centres culturels financés par les politiciens locaux.
 
Ainsi, le Premier ministre Nagib Mikati a racheté Beit el-Fann, espace culturel localisé dans le bâtiment historique et traditionnel de l’ancien hôpital américain de Mina. Beit el-Fann, qui a pris le nom de centre culturel al-Azm en référence au courant politique de Nagib Mikati, est équipé pour accueillir des ateliers, concerts, spectacles et expositions. Il est toutefois fermé depuis bientôt deux ans et, actuellement en cours de rénovation, devrait rouvrir ses portes durant le ramadan.

De son côté, la Fondation Safadi, créée en 2001 par l’actuel ministre des Finances, Mohammad Safadi, se veut active dans les domaines du développement économique et social, de la culture et du sport. Dans ses locaux vastes et modernes, la fondation possède, outre ses installations sportives, des salles de classe, des salles de conférence et d’exposition, une bibliothèque et un auditorium. Elle héberge également le Centre culturel russe, l’Institut Cervantès, le Dialogpunkt et le British Council qui s’ajoutent aux Centres culturels français et italiens, assez actifs à Tripoli.

Force est toutefois de constater que malgré les investissements lourds qu’ils ont requis, ces deux centres n’ont pas réussi à stimuler un véritable processus de création culturelle à Tripoli. Par ailleurs, Tripoli présente un autre phénomène qui lui est propre : la prospérité de la presse locale. La ville compte en effet une dizaine d’hebdomadaires locaux presque gratuits. Fruit du mouvement syndical historiquement très actif à Tripoli, ces journaux n’ont guère d’impact sur la vie culturelle et se spécialisent uniquement dans les questions politiques, vu qu’ils sont pratiquement tous financés aujourd’hui par les forces politiques présentes dans la ville.

Les initiatives alternatives

En dehors de ces initiatives destinées au grand public tripolitain, les initiatives culturelles individuelles peinent à décoller. L’on pourrait s’attendre à ce que les universités qui sont légion dans la ville soient de véritables laboratoires favorisant l’apparition et le développement de ce genre de projets. Pas moins de sept universités sont en effet implantées dans la ville ou dans son périmètre proche. Cependant, les activités culturelles organisées ou parrainées par ces institutions échouent systématiquement à toucher un public non académique.

Il n’en demeure pas moins que les initiatives individuelles alternatives ne sont pas absentes à Tripoli. En témoigne l’expérience de Talal Khoja qui, avec son association Bauzar, a invité des artistes locaux et étrangers à peindre des fresques murales ou à réaliser des statues décoratives dans plusieurs quartiers de Tripoli. Il existe plusieurs autres initiatives similaires qui sont le fait de collectifs telle l’Association libanaise pour la promotion de la lecture et de la culture du dialogue, dirigée par Zahida Darwiche Jabbour qui organise régulièrement des conférences, des concours et des rencontres littéraires avec des écrivains francophones et arabophones.

Les jeunes Tripolitains ne manquent pas non plus d’investir dans leur ville et sa culture. Ainsi, un jeune graphiste a inauguré il y a trois mois un resto-pub à caractère culturel baptisé Code. Localisé dans une maison traditionnelle rue Minnot – rue baptisée par les habitants de Mina à l’instar de la fameuse rue Monnot de Beyrouth –, l’établissement est équipé d’une scène qui accueille régulièrement des concerts et d’une bibliothèque. « Je n’ai pas encore atteint mon objectif et mon projet n’a pas encore acquis la notoriété à laquelle j’aspire. Mais je suis déterminé à continuer », martèle-t-il comme un défi lancé à lui-même ou à une ville qui peine à comprendre ses ambitions.




*Voir aussi l'article de Jabbour DOUAIHY, chronique des années de plomb.
 
 
D.R.
« À Tripoli, l’on garde à dessein des zones toujours prêtes à exploser, ce qui entrave la création culturelles dans la ville »
 
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