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2020-03 / NUMÉRO 165   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Portrait
Emmanuel Carrère : immersion dans le réel
Critique de cinéma, scénariste et réalisateur, Emmanuel Carrère est avant tout un écrivain à succès depuis la parution de Bravoure, son premier roman publié à l’âge de 27 ans. Traversées par la douleur, le mal de vivre, l’échec et la mort, ses œuvres interrogent sans cesse les liens du réel et de la littérature.

Par Georgia MAKHLOUF
2009 - 05
Carrère s’est d’abord fait connaître comme critique de cinéma pour Positif et Télérama. Écrivain, il n’abandonne pas le septième art pour autant puisqu’il écrit de nombreux scénarios dont La classe de neige, adaptation de son roman du même nom récompensé par le prix Femina en 1995 et qui sera porté à l’écran par Claude Miller ; ou L’adversaire, tiré de l’ouvrage qui l’a rendu célèbre et qui aura pour réalisatrice Nicole Garcia en 2002. En 2003, c’est même lui qui passe derrière la caméra et réalise Retour à Kotelnich, du nom de la petite ville de Sibérie où il poursuit le fantôme de ses ancêtres russes. Ce film, qui est à la fois une enquête policière autour d’un prisonnier russe, retrouvé 50 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale dans un hôpital et oublié de tous, et une réflexion sur l’identité, lui fournira également la matière de son Roman russe.

On le voit, cet homme vit plusieurs vies à la fois, chacune nourrissant les autres. Et néanmoins, c’est le désenchantement et le mal de vivre qui semblent dominer chez lui, lui laissant dans la bouche un goût de cendres. Avec son dernier ouvrage pourtant, les choses vont changer. Les épreuves le fouettent, la douleur des autres dont il est le témoin lui redonne vie. À Noël 2004 en effet, Carrère se trouve au Sri Lanka avec sa compagne Hélène. Il aurait aimé un bungalow modeste sur la plage, mais ils ont finalement opté pour un bel hôtel, perché sur une falaise face à la mer, et ça leur sauve la vie. Car Noël 2004, c’est le Noël du tsunami, qui saccage le front de mer, une partie du village où Carrère et sa compagne se trouvent et... la vie de milliers de personnes. Dont un couple de Français dont ils viennent de faire connaissance. Juliette, leur petite fille de 4 ans, jouait sur la plage. Elle a été emportée.

À leur retour du Sri Lanka, Hélène apprend que sa sœur, qui se prénomme également Juliette, doit affronter une récidive de son cancer, et que cette fois-ci, peu d’espoirs sont permis. Deux Juliette, un même scénario : celui de l’irruption d’une catastrophe dans une vie. La question qui se pose alors à l’homme et au romancier est : quoi faire ? Comment se comporter face à cette douleur radicale ? L’une des réponses possibles est : affronter, écouter, être là, ne pas détourner les yeux. Le titre de l’ouvrage lui donne d’emblée son sens et sa portée : D’autres vies que la mienne. Il signale un décentrement, une modification du point de vue. Les autres, désormais, occupent la place, non en raison d’une soudaine volonté d’abnégation, mais parce que ces autres vies qui croisent celle du romancier s’imposent à lui dans l’urgence, et face à cela il adopte, comme s’il s’agissait d’une évidence, la posture du témoin et du scribe. Ne s’est-il pas entendu dire : « Tu es écrivain, pourquoi n’écris-tu pas cette histoire ? » On lui a en quelque sorte passé commande. « Écrire sur ce qui me fait le plus peur au monde : la mort d’un enfant pour ses parents, celle d’une jeune femme pour ses enfants et son mari. La vie m’a fait témoin de ces deux malheurs coup sur coup et chargé, c’est du moins ainsi que je l’ai compris, d’en rendre compte. » Cette affirmation fait écho à une autre qu’on trouve à la fin d’Un roman russe : « Je suis venu faire une tombe à un homme dont la mort incertaine a pesé sur ma vie, et je me retrouve devant une autre tombe, celle d’une femme et d’un enfant qui ne m’étaient rien, et maintenant, je porte le deuil de cela aussi. » Car ce voyage qui l’a mené du côté des racines russes de sa mère a fait resurgir en lui l’histoire énigmatique de son grand-père maternel, disparu pendant la Seconde Guerre mondiale de façon inexpliquée et soupçonné de collaboration avec l’occupant nazi. Un roman russe raconte donc cette confrontation entre un écrivain dépressif, absent à sa propre vie et comme rattrapé par cet autre absent, son grand-père, personnage mortifère et hanté par ses échecs et ses espoirs déçus. À travers cette expérience croisée d’écriture et d’interrogation sur soi, Carrère conjure la fatalité familiale et s’en délivre. Vertus cathartiques de l’écriture à l’évidence, qui lui permet enfin de se libérer du « renard » qui lui dévorait les entrailles et ne le laissait pas en paix. À l’instar du petit Spartiate dont l’histoire lui avait été enseignée en cours de latin : il avait volé un renard qu’il gardait caché sous sa tunique. Devant l’assemblée des Anciens, le renard s’est mis à lui mordre le ventre. Et plutôt que d’avouer son larcin et de le libérer, il s’était laissé dévorer les entrailles jusqu’à la mort.

Dans l’Adversaire, on retrouvait également et de façon poignante ces questions sur l’identité à travers le personnage bien réel de Jean-Claude Roman, lui aussi si absent à lui-même qu’il ne peut exister dans le regard des autres qu’en s’inventant pendant 20 ans une vie fictive à laquelle tout son entourage, y compris ses parents, sa femme, ses enfants et ses plus proches amis croit. Jusqu’au jour où le mensonge craquelle de toutes parts et que la seule issue est le meurtre de ceux qui lui sont le plus chers. Pour écrire ce livre, Carrère a travaillé à partir du matériau brut, du dossier judiciaire, mais également à partir de ses échanges avec Roman, méthode déjà utilisée par Truman Capote dans son fameux De sang-froid.

La moustache (porté à l’écran avec Vincent Lindon et Emmanuelle Devos et présenté à Cannes en 2005), c’était encore l’irruption de l’étrange dans le quotidien à travers le personnage d’un homme qui se rase la moustache et à qui ses proches affirment que de moustache, il n’a jamais eu. Est-il fou ? Les autres l’ont-ils jamais connu ?

On le voit, certains thèmes se déclinent en multiples variations au travers des différents livres, alors qu’apparaissent dans le même temps de nouveaux centres d’intérêt. Ainsi, dans D’autres vies que la mienne, des pages passionnantes brossent le tableau de la banalité et de la violence insidieuse du surendettement dans la France d’aujourd’hui. En effet, Juliette était juge au tribunal d’instance de Vienne. Aux côtés d’Étienne, son collègue et ami proche, elle arbitre les conflits qui opposent les établissements de crédit à leurs débiteurs en défaut de paiement. L’occasion pour Carrère d’explorer les coulisses de la justice au quotidien, avec force détails concrets et argumentations juridiques qu’on se surprend à suivre avec autant de tension que la traque d’un criminel dans un bon polar. Plongée dans un monde peu connu, emblématique de l’horreur économique contemporaine.

Carrère s’attache ainsi à ne raconter que des faits avérés. Posant encore une fois les mêmes et passionnantes questions : qu’est-ce que le réel ? Qu’est-ce que la vérité en littérature ? Comment raconter la vie de personnes réelles, qui seront forcément affectées par la publication (la révélation publique) de ce qu’ils ont vécu ?  Peut-on faire œuvre littéraire sans transposition, jeu, variation, omission, sans mise en fiction en somme ?

L’écrivain égocentrique et habité par le doute s’est effacé pour accueillir le récit des vies qui ont croisé la sienne, et c’est poignant et juste, poignant parce que toujours juste. Le livre s’achève sur un double constat : « J’ai longtemps été malheureux et très conscient de l’être ; j’aime aujourd’hui ce qui est mon lot, je n’y ai pas grand mérite tant il est aimable », mais aussi : « Je préfère ce qui me rapproche des autres hommes à ce qui m’en distingue. Cela aussi est nouveau. »
 
 
Hélène Bamberger / Opale
L'écrivain égocentrique et habité par le doute s'est effacé pour accueillir le récit des vies qui ont croisé la sienne, et c'est poignant et juste
 
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