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Portrait
André Brink, écrire contre l'apartheid
Une très grande voix de la littérature sud-africaine vient de s’éteindre. André Brink, ami de Nelson Mandela, ardent défenseur des droits de l’homme et immense romancier est décédé le 6 février. Portrait d'une vie d'une plume engagée.

Par Georgia Makhlouf
2015 - 04
C’est dans l’avion qui le ramenait de Belgique où l’université de Louvain venait de lui décerner le titre de docteur honoris causa, reconnaissant ainsi son engagement de premier plan dans la lutte contre l’apartheid, qu’André Brink a trouvé la mort. Il était régulièrement cité parmi les nobélisables, mais à la différence de ses compatriotes J. M. Coetzee ou N. Gordimer (disparue en juillet 2014), il n’obtint pas cette distinction. Ce qui ne l’empêcha pas de marquer profondément le paysage littéraire de l’Afrique du Sud et d’être traduit et plébiscité dans de très nombreux pays.

André Brink est né en 1935 dans une famille afrikaner descendant de colons boers, arrivés en Afrique trois siècles auparavant. Il puisera dans l’épopée de ces colons, dans la vie heurtée de leurs propriétés, dans les paysages amples et âpres de leurs plantations, le décor de nombre de ses œuvres. Sa venue à Paris en 1959 pour poursuivre ses études à la Sorbonne est pour lui comme une seconde naissance. Naissance à la conscience politique parce qu’il y rencontre pour la première fois des étudiants noirs traités sur un pied d'égalité sociale avec les autres étudiants et découvre avec émerveillement que l'intelligence, la bonté et la culture ne sont pas réservées à une couleur de peau. Naissance à une littérature française qui le nourrit, l’éclaire et l’inspirera durablement. Au sein de son panthéon littéraire, il place très haut Camus : l’homme révolté, le combat sans relâche contre l’injustice, le mensonge et la privation de liberté, c’est chez Camus qu’il les aborde et il dira souvent que l’écrivain aura été pour lui le modèle de toute une vie.

Plus tard, son écriture s’affermira au contact d’une autre littérature, celle de l’Amérique Latine et ses modèles auront désormais pour nom Garcia Marquez ou Vargas Llosa. « En lisant les Latino-Américains, j'ai pris conscience du profit avec lequel je pouvais utiliser les procédés traditionnels pour raconter des histoires, par exemple la tradition orale noire ou, plus proche de moi, les traditions propres aux Boers. Pendant nos cent ans de solitude à nous, les premiers Boers qui s'étaient aventurés à l'intérieur du pays se divertissaient en inventant des histoires. Dans ces histoires, comme dans la tradition orale noire, il y a toujours une perméabilité entre les morts et les vivants, entre le passé et le présent, entre les ancêtres et leurs descendants », dira-t-il dans un entretien à L’Humanité en 1999.

Dès ses premiers écrits – qu’il compose dès l’origine dans les deux langues, l’afrikaans et l’anglais – Brink est confronté à la censure des autorités sud-africaines ; ses ouvrages sont interdits, suscitent d’énormes éclats, et ont pour conséquence qu’il sera soumis à une étroite surveillance policière, allant parfois jusqu’au harcèlement, qu’il perdra nombre de ses amis et qu’il connaîtra de sérieuses tensions familiales notamment avec un père nationaliste intransigeant, convaincu de la supériorité de la race blanche. Mais cela ne fait que durcir sa position contre la ségrégation et renforcer sa détermination et son engagement. C’est son quatrième roman, Une saison blanche et sèche, publié en 1979, qui le propulse sur le devant de la scène. Il lui vaudra le prix Médicis étranger et sera adapté au cinéma, avec Donald Sutherland et un Marlon Brando crépusculaire. Dans ce magnifique récit, il met en scène un Afrikaner tranquille et bon père de famille, Ben Du Toit, qui s’engage dans une enquête pour élucider les circonstances de la mort du fils de son jardinier. À la suite d’une révolte dans le ghetto de Soweto, Jonathan a été arrêté par la police et il est mort en détention. L’enquête va mettre en lumière un système que Ben avait jusque-là cautionné, autant par ignorance que par lâcheté, et Brink a sans doute mis dans ce roman une part de lui-même et de son histoire familiale. 

Son œuvre – qui compte près de vingt-cinq romans et essais – aura sans aucun doute fait évoluer les mentalités et contribué à la disparition de l’apartheid. Brink raconte qu’il recevait des lettres de jeunes Blancs, étudiants à l'université, qui lui disaient une chose terrible : c'est à travers ses romans qu'ils se rendaient compte que les Noirs étaient aussi des êtres humains. Ces témoignages auront affermi sa foi dans le pouvoir de la littérature. Brink fait aussi parfois référence à l'une des expériences les plus marquantes de toute son existence lorsque, prenant le thé avec Mandela, ce dernier lui dit : « Tu sais, je te lisais en prison et tes livres ont changé ma vision du monde. » Ces paroles auront plus compté pour Brink que les honneurs et les consécrations qui ont jalonné son parcours. 

Pour écrire Philida, son dernier roman, Brink retourne à la source, celle de l’histoire de sa propre famille et de la violence qui n’a pas manqué de l’accompagner. Il s’inspire du drame d’une esclave employée par ses ancêtres, Cornélis et François Brink. Tout commence en 1824, lorsqu’une esclave aux doigts de fée, Philida, est achetée à un négrier pour servir comme tricoteuse chez les Brink. François, qui est un tout jeune homme, est irrémédiablement attiré par elle et il finit par la conduire dans un taillis épais pour la trousser, contre la promesse de l’affranchir. Il lui fera ainsi quatre enfants, dont deux seulement survivront. Mais le père ne l’entend pas de cette oreille et veut que François épouse une Blanche du Cap dont la dot va lui permettre d’éponger ses dettes. Et c’est l’engrenage du drame qui se noue et qui a pour conséquence que Philida se révolte et se met en marche pour porter plainte contre la famille Brink. Le roman articule plusieurs points de vue, racontés par un chœur de voix narratives entrelacées. Conjuguant chronique sociale et réquisitoire politique, ce récit magistral qui raconte une descente aux enfers et une certaine rédemption, mêle étroitement le personnel et le politique, le contemporain et l'historique. Dans le chapitre final, Philida affirme : « Je sais maintenant que je suis libre, pas parce que quelqu’un a dit que tel ou tel jour je dois être libre. Je suis libre parce que je suis libre. Parce que je prends moi-même ma liberté. Je la prends et je la choisis. » 

Comparant le tricot et la prise de parole, ce personnage lumineux dit aussi : « Parler, c’est prendre des tas de mots, les réunir comme des mailles sous une aiguille et, tout à coup, tu te retrouves à dire ce qui était pas là avant. C’est une espèce de magie dans ta bouche. » Prendre la parole et cheminer vers sa liberté, la vie d’André Brink est tout entière contenue dans ces deux mouvements.


 
 
D.R.
 
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