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Portrait
Émile Brami, chasseur de livres
Né en Tunisie en 1950, Émile Brami est un grand amoureux des livres. Écrivain, libraire et éditeur, spécialiste de Céline, lauréat du prix Méditerranée en 2007 pour Le Manteau de la Vierge, il vient de publier chez Fayard un roman intitulé Émile l’Africain. Portrait d’un homme discret et raffiné.

Par Alexandre NAJJAR
2008 - 08
L’homme a l’air discret, un peu timide. Au fil de la conversation, on découvre un être intelligent, raffiné, cultivé, qui a consacré toute sa vie à l’art, la lecture et l’écriture. Né en Tunisie à Souk el-Arbaa, près de Jendouba, non loin de la frontière algérienne, dans une famille juive, il est prénommé « Émile Meyer Africain » par un père qui avait trop bu. « C’est toujours mon prénom », précise-t-il, l’œil goguenard, en exhibant sa carte d’identité. Très tôt, il est envoyé à l’école. Dans sa classe, les élèves sont bien plus âgés que lui. Le maître lui demande de faire du coloriage tandis qu’il apprend l’alphabet aux plus grands. Émile prête l’oreille et observe attentivement les lettres tracées au tableau. « J’ai appris à lire et à écrire à l’âge de 5 ans. Il y avait peu de livres à la maison. Mais comme j’étais insomniaque, je lisais beaucoup. Je suis tombé amoureux des livres. » De la Tunisie de son enfance, il parle avec nostalgie et une certaine amertume : la communauté juive faisait partie intégrante du pays. Elle était proche de la France et, à l’époque des colonies, occupait des postes importants. Les Français partis, le régime tunisien, qui avait besoin de cadres au sein de l’administration, maintient les citoyens juifs à leurs postes, mais prépare sournoisement leur mise à l’écart. Le père d’Émile, commerçant de son état, se trouve confronté à toutes sortes de vexations : dans un premier temps, on lui impose de s’associer à un musulman, puis on refuse de lui renouveler ses patentes. Il n’a plus le choix : en dépit de son attachement viscréal à sa Tunisie natale, il doit plier bagage. « En 1955, iI y avait 200 000 juifs en Tunisie, soit 10 % de la population : certains, comme les “Tunsis” ou Berbères judaïsés, étaient là bien avant les Arabes. En 67, ils n’étaient plus que 1 500. On a chassé les juifs sans violence, ce fut un ethnocide doux », constate Émile Brami qui, par ailleurs, se montre sévère à l’égard de l’État d’Israël qu’il s’est juré de ne plus visiter tant qu’il n’y aura pas la paix et que le mur de la honte n’aura pas été détruit.

À Paris, la famille Brami vivote. Le père, qui a tout perdu, ne supporte pas l’exil et répète avec amertume : « En Tunisie, j’étais un notable. » Émile s’intègre tant bien que mal dans la société française. « J’avais le cul entre deux chaises. Je vivais dans un pays qui n’était pas le mien et parlais ou écrivais dans une langue qui n’était pas la mienne. Aujourd’hui encore, je me sens plus tunisien que français. » Il ambitionne de devenir peintre. Son père s’oppose à cette vocation fantaisiste. « Il aurait préféré que j’attaque une banque plutôt que de devenir peintre ! » s’esclaffe-t-il. À contre-cœur, « par défaut », il suit alors des études de lettres, puis enseigne le français dans les écoles de banlieue, sans jamais cesser de peindre. Mais il doute. Est-il vraiment doué pour la peinture ? Est-ce là sa vocation ? « Après chaque exposition que je visitais, je me mettais à imiter le peintre dont je venais d’admirer les toiles. C’était là la preuve indiscutable de mon manque de talent. » À 45 ans, il finit par abandonner ses pinceaux et par jeter tous ses tableaux, à l’exception d’un seul, le plus médicore, toujours accroché à l’entrée de sa maison comme pour le dissuader de renouer avec la passion de ses débuts. Il sombre alors dans la dépression, un peu comme Henry Bauchau, et traverse une période sombre. Pour s’épancher, il griffonne des textes sur des bouts de papier. Sa femme, médecin et chercheur, le soutient dans cette période difficile et lui conseille de publier ses écrits. « Ma femme est mon héroïne. Elle est d’une intelligence supérieure. Sans elle, rien n’aurait été possible », admet-il avec émotion. Il suit ses conseils et, en l’an 2000, convainc sans mal les éditions Écriture, rattachées aux éditions de l’Archipel, d’éditer ses deux premiers recueils : Art brut, l’histoire d’un vieux peintre raté et paranoïaque qui finit par se couper le bras, et Histoire de la poupée. Une nouvelle carrière commence alors : il sera écrivain, tout en s’occupant de la librairie de livres anciens, baptisée D’un Livre l’Autre, qu’il ouvre rue Bréa, à mi-chemin entre le jardin du Luxembourg et le boulevard Montparnasse. Reprenant confiance, il enchaîne avec un livre sur Céline qui suscite l’enthousiasme de la critique. « Vers 1967, je fréquentais les milieux anarchistes de Paris. Nous détestions Sartre. Un jour, un de mes amis me conseille de lire un pamphlet de Céline intitulé L’agité du bocal où Céline s’attaque à Sartre. Je n’avais encore rien lu de Céline. Ce fut une révélation pour moi. J’ignorais que l’on pût écrire de manière si originale, si différente du style classique dont j’étais imprégné. » Dans Céline : Je ne suis pas assez méchant pour me donner en exemple (Écriture, 2003), Brami dresse un portrait sans concession de l’auteur de Voyage au bout de la nuit, écrivain de talent mais antisémite et raciste convaincu. L’année suivante, il publie Céline, Hergé et l’affaire Haddock où il soutient hardiment que le père de Tintin aurait directement puisé les fameuses invectives du capitaine Haddock dans Bagatelle pour un massacre, l’un des livres les plus controversés de Céline. La thèse fait sourire, mais elle est troublante : Hergé a toujours fréquenté les milieux d’extrême-droite en Belgique. En 2007, il sort en DVD aux éditions Montparnasse un documentaire intitulé Céline vivant.

C’est alors qu’Émile Brami change de registre et d’éditeur. Il revient au roman et passe chez Fayard. Il publie en 2007 Le Manteau de la Vierge, couronné par le prix Méditerranée, où une femme raconte l’histoire de sa mère, incarnation malgré elle d’une communauté – celle des juifs de Tunisie, évidemment – chassée de sa terre jusque sur les pentes de Belleville. Pour distraire ses lecteurs, il publie la même année Amis de la poésie, un petit bijou, un récit irrésistible de drôlerie où il raconte ses propres aventures à l’occasion d’un festival de poésie complétement déjanté et dresse un portrait désopilant des poètes d’aujourd’hui. Son dernier livre, Émile l’Africain, retrace son propre itinéraire. Avec dérision, l’auteur y met en scène son personnage et parle sans honte de ce qu’il appelle « la haine de soi »...

En attendant d’achever son prochain roman, Émile Brami reste fidèle à son poste de « libraire d’ancien ». Il s’est spécialisé dans la littérature du XXe siècle et compte de nombreux clients partout dans le monde. « C’est un métier de passion et de découverte. J’aime faire la chasse aux livres. Au départ, j’étais moi-même un collectionneur compulsif. Un jour, j’ai même renoncé à un voyage pour pouvoir m’acheter un tirage de tête d’un livre de Céline. Mon amie de l’époque ne l’a pas compris : elle est partie ! À présent, le goût de la possession a disparu. Ce qui m’intéresse d’abord, c’est de trouver le livre rare, d’avoir entre les mains des choses exceptionnelles.  » Dans la foulée, il a créé une petite maison d’édition, Le Pince à linge, qui a déjà édité une demi-douzaine d’ouvrages. « Je publie mes coups de cœur, précise-t-il. Ce n’est pas une entreprise rentable, mais j’aime ça. » Car pour Émile Brami, la littérature est bien plus qu’un métier : une véritable raison de vivre.



 
 
© Matsas Philippe / Opale
 
BIBLIOGRAPHIE
Émile l’Africain de Émile Brami, Fayard, 2008, 110 p.
 
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