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2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Portrait
Henry Bauchau, la sérénité du grand âge
Auteur d’une œuvre abondante traduite dans plusieurs langues, le belge Henry Bauchau est une éminente figure de la littérature francophone. À 95 ans, il vient de recevoir le prix du livre Inter pour son dernier roman, Le boulevard périphérique, salué par la critique comme une œuvre majeure et éblouissante.

Par Georgia MAKHLOUF
2008 - 07
Henry Bauchau est venu tard à l’écriture. Il lui faut trois à cinq ans pour écrire un roman et parfois jusqu’à deux ans pour considérer un poème comme abouti. Il se réjouit donc que le destin lui permette encore d’écrire à 95 ans et de poursuivre ainsi une œuvre lente et essentielle, enfin reconnue. Elle compte aujourd’hui près de quarante titres, recueils de poèmes, pièces de théâtre, essais et romans (publiés chez Gallimard pour ses premiers textes et, pour l’essentiel, chez Actes Sud depuis). Mais également des journaux intimes publiés à l’initiative de son éditeur et qui offrent un point de vue passionnant sur l’élaboration de ses livres puisque Bauchau y consigne ses difficultés, ses questionnements et ses avancées. À tel point qu’on a parlé de « nouveau genre littéraire » à propos de ces journaux, véritables laboratoires des œuvres en cours.

Il naît en 1913 à Malines (Belgique), et la guerre n’est pas loin. Dans sa première année, il est sauvé d’un incendie lors de l’invasion allemande et brutalement séparé de sa mère. Cette déchirure primordiale imprimera sa marque dans la vie d’Henry Bauchau et donnera son titre à son premier roman (La Déchirure) dans lequel il évoque sa famille coupée en deux par la guerre et raconte la distinction radicale entre la « maison chaude », maternelle, et la « maison froide », celle du père.

Bauchau a fait des études de droit à Louvain, ses débuts dans le journalisme, et il a milité dans des mouvements chrétiens. Cela jusqu’en 1939 où il est mobilisé ; puis il entre en résistance et participe au maquis des Ardennes. Gravement blessé, il est soigné à Londres et regagne la Belgique. Après la guerre, il se lance dans la distribution de livres puis crée les éditions de l’Arche. Mais confronté à une grave dépression, il entreprend une psychanalyse avec Blanche Reverchon-Jouve, épouse du poète Pierre Jean Jouve, qu’on retrouvera dans La Déchirure sous les traits de La Sibylle. Cette psychanalyse de trois ans (1947-1950) est un véritable tournant dans son existence, et désormais il y aura un « avant » et un « après » : car c’est ce travail analytique qui lui fait découvrir sa vocation d’écrivain et qui libère son écriture. Il deviendra «  psychanalyste par nécessité mais écrivain par espérance », soulignant souvent par la suite à quel point l’analyse et l’écriture sont pour lui partie liée, l’une permettant l’autre, toutes les deux agissant ensemble.

Il a 45 ans lorsqu’il publie son premier livre Géologie, recueil de poèmes qui recevra le prix Max Jacob. Suivra, deux ans plus tard, sa première pièce de théâtre Gengis Khan inspirée par une Chine où il n’est jamais allé. Une jeune inconnue, Ariane Mnouchkine, la mettra en scène en 1961 aux Arènes de Lutèce à Paris. Il publie ensuite deux romans chez Gallimard, La Déchirure en 1966, dont il a entamé l’écriture suite au décès de sa mère, et Le régiment noir, dont la toile de fond est la guerre de Sécession. Il s’engage également dans une longue recherche en vue d’écrire une biographie de Mao. Essai sur la vie de Mao Zedong qui lui aura demandé huit ans de travail sera un échec en librairie. Une deuxième période difficile s’ouvre pour lui, alors que l’école qu’il a créée en Suisse doit faire face à des difficultés financières et que Blanche Jouve meurt (1974).

Il trouve alors, à 62 ans, un nouvel emploi de psychothérapeute dans un hôpital de jour parisien et s’occupe en particulier d’adolescents confrontés à des troubles graves. Art et thérapie seront pour lui valeurs jumelles, sur lesquelles il s’appuiera simultanément pour accompagner ses patients. Il tirera de cette expérience la matière dont il fera plus tard un roman : L’enfant bleu, qu’il publiera en 2004, a pour personnage principal Orion, un jeune psychotique qui combat les démons propres à ceux qui appartiennent au « peuple du désastre ». Mais parallèlement à son métier de psychanalyste, Bauchau creuse son sillon d’écrivain. L’écriture est pour lui une activité quasi spirituelle. Elle exige de se mettre avant tout à l’écoute, à l’écoute de la souffrance et du désir. Elle interroge l’individu. Elle l’engage dans de longs voyages intérieurs au cours desquels des personnages s’imposent à lui et prennent chair sous sa dictée. « Quand les personnages prennent suffisamment de force en nous, on peut voir ce qu’ils font et soudain, on ne peut qu’écrire cette vision. » Trois romans inspirés de la mythologie grecque naissent alors sous sa plume. Ils révèlent sa voix si singulière et lui assurent enfin une notoriété qui lui a jusqu’alors fait défaut : Œdipe sur la route en 1990, Diotime et les lions en 1991 et Antigone en 1997. Les mythes antiques sont ainsi, avec la psychanalyse, les grands piliers de son travail d’écriture. Bauchau le dit clairement : « Je ne crois pas à l’écriture engagée. » Pour lui, le romancier doit « se retirer de son roman pour laisser la première place à ses lecteurs et à ses personnages ». Et, pourtant, il souligne à quel point l’écriture « a quelque chose qui peut agir puissamment sur le monde ». C’est donc d’une influence indirecte qu’il s’agit, une influence qui passe par la beauté.

Aujourd’hui, à 95 ans, Henry Bauchau poursuit son œuvre, et même si la vieillesse, ce « naufrage quotidien », limite ses forces et, de son propre aveu, le met face à « un rétrécissement de (mon) vocabulaire », il continue à offrir à ses lecteurs des livres lumineux et essentiels, il continue à être sur les routes, celles de la découverte et de la réalisation de soi. Le boulevard périphérique est son dernier ouvrage. L’action se situe en partie à Paris dont le narrateur emprunte régulièrement le boulevard périphérique pour aller rendre visite à sa belle-fille, Paule, hospitalisée pour un cancer. Il passe beaucoup de temps dans les transports, à nouveau sur les routes donc, et lors de ces déplacements lui revient en mémoire le souvenir d’un ami de jeunesse, Stéphane, avec lequel il s’était initié à la varappe dans la vallée de la Meuse. Stéphane est mort dans les Ardennes, à la fin de la guerre, et de façon mystérieuse. Le roman est donc marqué par l’énigme de la mort dans tous ses états : celle de Paule, celle du résistant Stéphane et celle du colonel SS qui l’a capturé, Shadow, dont l’ombre vient hanter le narrateur. Énigme dont le narrateur interroge les manifestations conscientes et inconscientes, dans une chorégraphie qui fait alterner le présent et le passé, le vécu et la mémoire, la réalité (de l’hôpital, des malades, de leurs proches, des longs couloirs du métro, des pavillons de banlieues et des rues encombrées d’embouteillages) et l’imaginaire (des rêves, des espoirs, des passions humaines et des pérégrinations intérieures).

L’écriture se fait précise et grave pour dire les déchirures des êtres mystérieusement éveillés à leur condition mortelle, mais jamais Bauchau ne quitte l’espérance muette et pourtant invincible qui est au cœur de la vie. Et le livre s’achève sur « le silence ténu de l’Éternel » qui « transperce, confronte à l’événement, à la densité, à la nudité de ce monde que nous ne percevons que par intermittences ». L’ouvrage aborde des questions éminemment sombres et difficiles telles que la maladie, la vieillesse et la mort, et pourtant la beauté est au rendez-vous, et cela ne peut étonner de la part d’un écrivain qui pense profondément que « l’art correspond à une blessure » et qu’il est « un moyen de traverser les épreuves et de les transmuer en quelque chose d’autre ».



 
 
D.R.
« Le romancier doit se retirer de son roman pour laisser la première place à ses lecteurs et à ses personnages »
 
BIBLIOGRAPHIE
Le boulevard périphérique de Henry Bauchau, Actes Sud, 2008, 260 p.
 
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