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Portrait
Nazek Saba Yared, parcours d’une intellectuelle engagée


Par Zéna ZALZAL
2008 - 06
Sur la porte de son appartement, un poster à l’effigie de Samir Kassir et de la révolution du Cèdre annonce la couleur. Énergique et douée, universitaire, essayiste, romancière, critique littéraire, membre de l’association des chercheuses libanaises et du comité du festival de Baalbek, mais aussi militante des droits de l’homme – et surtout de la femme –, Nazek Saba Yared est l’archétype de l’intellectuelle engagée. Et pour cause, elle a été parmi les premières à revendiquer – et à appliquer dans sa vie – ses convictions féministes. Une des premières à s’être battue pour la parité et l’obtention des droits politiques de ses consœurs. Une femme de tête mais aussi de cœur qui a su mener de pair une brillante carrière dans l’enseignement et une vie familiale heureuse.

C’est ce parcours foisonnant que Nazek Saba Yared raconte dans ses Mémoires inachevées qui viennent de paraître (en arabe) aux éditions Dar al-Saqi. Dédiée à ses enfants et petits-enfants « qui ignorent de larges pans de ma vie », dit-elle, cette biographie, où s’entremêlent souvenirs personnels et événements historiques, court de 1928 à 2005 et de la Palestine au Liban.

Née en 1928 à Jérusalem, Nazek Saba y a vécu jusqu’en 1947 au sein d’une famille nationaliste, protestante, mais où l’attachement aux traditions religieuses n’excluait ni la tolérance ni l’ouverture aux autres. « Notre vie était ponctuée par les grandes célébrations chrétiennes. À Noël, on se rendait à Bethléem pour assister à la messe, à l’église de la Nativité. À Pâques, on mettait nos pas dans ceux du Christ à l’occasion de la procession des rameaux et lors du chemin de Croix. Et pourtant, nous habitions en plein quartier musulman et les meilleurs amis de mon père étaient aussi bien musulmans que chrétiens », raconte-t-elle.

Une jeunesse heureuse au cours de laquelle elle découvrira cependant très tôt l’injustice sociale et l’exclusion. « Parce qu’il était profondément opposé au mandat anglais, mon père m’avait scolarisée dans une école allemande assez éloignée de notre maison. Lorsqu’ en 1936 il y eu une importante grève des transports, afin que je ne rate pas mes cours, il m’a inscrite pensionnaire à l’orphelinat de l’école, qui était tenu par des religieuses protestantes, dont l’une était sa nièce. Le premier soir, j’ai suivi naturellement les autres élèves au réfectoire. Le menu consistait en quelques figues, deux tranches de pains et de l’eau. À peine m’étais-je installée qu’une sœur s’est dirigée vers moi et m’a intimé l’ordre d’aller dîner dans ma chambre. N’étant pas orpheline, j’avais, paraît-il, droit à un traitement de faveur. En effet, là, on m’avait servi, dans une belle assiette de porcelaine, un plat copieux de viande et de légumes. J’avais huit ans, et je me souviens jusqu’à aujourd’hui du sentiment de tristesse et d’exclusion que j’ai alors ressenti. » Un épisode anodin en apparence, mais qui restera l’un des souvenirs marquants de l’enfance de celle qui plus tard réagira toujours contre l’ostracisme.
Une battante qui , sans cesse, se confrontera de plain-pied aux événements. En 1948, titulaire d’une bourse, elle poursuit ses études universitaires de philosophie au Caire. La guerre éclate en Palestine. Elle apprend, par hasard, que son père, sa mère, son frère et sa sœur, restés à Jérusalem, sont séquestrés par les colonisateurs juifs. Pour obtenir leur libération, elle n’hésitera pas, petite étudiante étrangère ne bénéficiant d’aucun appui, à enfoncer la porte du ministre égyptien de la Défense pour réclamer son aide. Grâce à son intervention, sa jeune sœur sera relâchée et viendra la retrouver au Caire. Suivront un an plus tard les autres membres de sa famille.

En 1949, elle épouse Ibrahim Yared, un jeune Libanais, ingénieur en électronique rencontré en Égypte, et vient s’installer avec lui au Liban. Mais là aussi rien n’est acquis, elle devra se battre pour l’obtention de ses papiers, d’un travail, de ses droits. Elle se heurtera, entre autres, au refus d’une directrice d’établissement scolaire qui ne voulait pas embaucher une jeune mariée susceptible de prendre des congés maternité. Un épisode qui attisera chez elle le désir de lutter pour l’égalité des droits. C’est ainsi qu’elle se retrouvera – durant deux semaines – en prison pour avoir participé en 1949 à Beyrouth à une manifestation en faveur de l’obtention des droits politiques de la femme.

Inextricablement liés aux mouvements politiques et aux événements de la région, les souvenirs de Nazek Saba Yared égrènent, pêle-mêle, sa relation empreinte d’admiration avec Louise Wegmann, directrice du Collège protestant, où elle a longtemps enseigné parallèlement à la LAU ; les grandes heures du festival de Baalbeck ; ou encore l’indéfectible soutien de son mari au cours des sept années de préparation de son doctorat de littérature arabe. Des années d’intense labeur passées entre son travail, ses devoirs de mère de famille et ses recherches. Et qui s’achèveront en 1976 par une soutenance de thèse à l’AUB... sous les bombardements. Un doctorat obtenu quasiment au péril de sa vie, car ce jour-là, sur le chemin de l’Université américaine, elle faillit à deux reprises se faire enlever par des miliciens à des barrages.

Titulaire de plus d’un prix dont celui du Prince Klaus des Pays-Bas en 1998 (décerné aux personnes qui se sont illustrées dans le domaine de la culture et du développement), chevalier dans l’ordre des Palmes académiques en 1979, cette femme qui dissèque la littérature d’Ahmed Chawki, d’Élias Abou Chabki, d’Ibn el-Roumi ou encore de Gibran Khalil Gibran, ne s’est jamais confinée, pour autant, dans les méandres de la pensée purement intellectualisante. Maniant aussi bien la plume que l’aiguille à crochet, les manuels de cuisine ou la raquette de tennis, elle s’est impliquée dans la vie quotidienne dans toutes sortes d’activités, des plus anodines aux actes de solidarité, avec la même passion. Traduisant ses écrits en actes et ses actes en écrits, elle a par exemple mis dans son premier roman (Noktat al-daïra, qui souleva une certaine controverse, certains y voyant une trop grande incitation à l’émancipation de la femme) ses convictions féministes. Lesquelles convictions l’amenèrent sur le terrain, comme on l’a déjà dit plus haut, à participer à des manifestations, des ateliers de travail, des conférences pour l’amélioration de la condition du deuxième sexe.

Son bilan aujour-d’hui ? « On a fait un peu évoluer les choses », dit-elle sobrement. « Mais, ajoute-t-elle, je crains les effets rétrogrades de l’exacerbation des intégrismes religieux dans la région. » Ce qu’elle regrette le plus ? La réponse fuse spontanée : « Qu’il n’y ait que vingt-quatre heures dans une journée. » Puis, après un temps de réflexion : « De n’avoir pas pu militer, agir et écrire davantage, mais j’avais des enfants, une famille », s’excuse presque cette jeune octogénaire, à l’ardeur, au dynamisme quasiment intacts. Et qui continue à se passionner, à s’enthousiasmer, à prendre fait et cause, mue par ce qu’elle appelle tout simplement « le goût de la vie ». Ce moteur qui la propulse toujours sur les chemins de l’action comme de la réflexion... Et qui explique le choix du titre de ses Mémoires : inachevées « car ma vie n’est pas encore achevée », dit-elle.



 
 
« Je crains les effets rétrogrades de l’exacerbation des intégrismes religieux dans la région »
 
BIBLIOGRAPHIE
Mémoires inachevées de Nazek Saba Yared, Dar al-Saqi, 2008, 450 p.
 
2020-02 / NUMÉRO 164