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2020-02 / NUMÉRO 164   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Portrait
Alawiya Sobh, libératrice du féminin
Romancière et journaliste, Alawiya Sobh est surtout connue pour Maryam ou le passé décomposé, récemment traduit en français et publié chez Gallimard. Interdit dans la plupart des pays du Golfe, retiré des stands du Salon du livre du Caire, cet ouvrage audacieux a été chaleureusement salué par la critique. Portrait d’une femme à travers son roman.

Par Katia GHOSN
2008 - 05
C’est dans un café de Beyrouth que la rencontre a lieu. Alawiya Sobh est originaire du Liban-Sud, mais elle est née ici, dans la capitale libanaise, en 1955. Contrairement à certaines féministes, elle se méfie des théories. « Mon roman, insiste-elle d’emblée, n’est pas un manifeste. » Elle a voulu plutôt restituer la voix de sa génération étouffée par le bruit de la guerre et la fureur d’un système patriarcal non moins violent. Dans le roman, une femme qui tressait ses oignons comme on tresse les cheveux des filles répond au journaliste qui lui demande si elle n’a pas peur des obus : « Pardi ! Bien sûr que nous avons peur ! Vous croyez qu’on n’est pas des êtres humains, nous autres ? Oui, nous fuyons, et quand le bombardement s’arrête, nous reprenons nos places et nous recommençons à tresser les oignons. » Tresser, avec le même entêtement, les histoires de ces femmes, dont l’humanité reste à prouver, est la promesse que la narratrice, Alawiya, qui porte le même nom que la romancière, se fait à elle-même et à ses personnages.

« Réécris le passé décomposé ! » C’est ce que Maryam dirait à Alawiya lorsqu’elle la retrouverait. C’est également la seule phrase restée du manuscrit de Zouhair, dramaturge, son ami et son double, supposé écrire les mêmes récits. Mais Alawiya est introuvable. Le sort de Zouhair est inconnu. Finalement, Maryam, dépositaire de tous les récits, prend la parole afin de voler à l’oubli les souvenirs poignants de ces femmes.

Deux grands axes sous-tendent le roman. Le premier traite la question de la condition féminine, le second met en abîme le problème de l’écriture et le rapport épineux de l’auteur à ses personnages, la guerre étant ce qui, dans le fond, mine l’un et l’autre de ces axes. L’homme ignore les tréfonds de l’âme féminine. La femme est l’esclave qui lui renvoie l’image de sa puissance creuse, une marchandise qu’il possède en contrepartie d’une dot versée lors de la signature du contrat de mariage, un objet de « moutaa » ou de jouissance. À travers la voix de Maryam, ce sont celles de Ibtissam, Yasmine, sa mère Fatmé, Oum Talal, Oum Youssef et bien d’autres qu’on entend. Trois générations de femmes racontent crûment, sans retenue, les histoires de viols, de mariages forcés, de répudiations, de soumission, de sexualité inhibée… Récits emplis de peurs, de superstitions, mais surtout de résignation. Les promesses des années 60 et 70, porteuses pour la plus jeune génération d’espoirs de changement et de modernité, mènent au désenchantement. Le pays s’effondre, les illusions aussi. Si Alawiya avait à écrire un quatrième roman, après Dounia (qui a obtenu le prix Qabous) sur la condition de la femme chiite au XXIe siècle, le tableau serait encore plus sombre : « La condition de la femme, nous déclare-t-elle, n’a en rien évolué, elle est pire de nos jours ; la religion d’autant plus omniprésente aliène la femme, l’absence de démocratie bouche l’horizon à tout esprit critique et libre. C’est tout notre système sociopolitique qui s’accommode finalement de cette situation et s’acharne à la perpétuer. » Alawiya Sobh dénonce les excès de l’homme, « ce dieu sur terre », et le rend responsable des souffrances de la femme ; elle reconnaît toutefois que cette dernière se complaît souvent dans son rôle, l’ayant introjecté comme une loi inaliénable de la nature : « Dans ces conditions, soupire-t-elle, l’amour est une aventure impossible, et lorsque l’amour finit, tout finit. »

La narration elle-même souffre de cette impossibilité. Le roman en interrogeant la fiction se fait métafiction. Le passé, décomposé, est impossible à écrire. L’écriture est réécriture, une tâche toujours recommencée, jamais identique. Plus encore, le narrateur perd son statut omniscient et omnipotent. Alawiya disparaît, ainsi que Zouhair. Leur disparition signe la mort du narrateur/rice et-ou de l’auteur/e. Les constants renvois de l’un à l’autre semblent jeter un voile de suspicion sur la prétendue terre isolée de la fiction. Ce n’est pas un hasard si la narratrice s’appelle également Alawiya, brouillant ainsi les espaces du texte et du hors-texte, de la réalité et de la fiction. La romancière est dévorée par ses personnages ; ils la poursuivent, s’immiscent dans son sommeil, réclament leurs histoires, la culpabilisent, lui volent sa vie. Mais de quelle vie s’agit-il ? Celle qui se fait à l’intérieur du roman ou celle qui continue quand la romancière a mis de côté son manuscrit ? Les deux vies s’embrouillent. Les personnages en chair et en os se révoltent, crient à l’infamie. Non seulement la narratrice leur vole leurs histoires, mais les fait apparaître sous d’autres identités. La violence éclate : elle les tue à coups de mots et ils tentent de l’assassiner à leur tour. Un soir, Abou Talal surgit au coin d’une ruelle à Hamra et la terrorise avec un couteau : « Qui t’a raconté que j’étais mort, hein ? Qui t’as permis d’écrire que j’étais foutu à la mort de ma femme ? »  « J’ai failli y laisser la raison », confesse Alawiya dans le roman. Prise d’épouvante par ces personnages qui, pour lui avoir donné le tout d’eux-mêmes, l’assiègent et lui réclament leur dû, elle fuit tout en leur criant sa haine et sa rancune. Maryam, son double féminin, sauvera et Alawiya et les récits, tout en se sauvant elle-même en décidant de se créer un destin hors de celui tracé par Alawiya. Maryam ou le passé décomposé est un roman de femme, pas seulement dans le sens où une femme ressuscite la voix opprimée de la femme. Les récits enchâssés, comme ceux de la tisserande des nuits, défient la loi de l’homme-roi. Le langage débridé et authentique explore avec audace les espaces troubles de l’intime, brise les tabous et libère le dire féminin du carcan de l’idéologie dominante. Chez Alawiya Sobh, la littérature devient remède à l’arbitraire.




 
 
© An-Nahar
 
BIBLIOGRAPHIE
Maryam ou le passé décomposé de Alawiya Sobh, Gallimard, 450 p.
 
2020-02 / NUMÉRO 164