FEUILLETER UN AUTRE NUMÉRO
Mois
Année

2020-02 / NUMÉRO 164   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
CHERCHER SUR LE SITE
 
ILS / ELLES
 
LIVRES
 
IMAGES
 
Au fil des jours...
 
Portrait
Hassan Daoud, du singulier à l’universel
Considéré comme l’un des meilleurs écrivains libanais, Hassan Daoud est l’auteur d’une œuvre profondément ancrée dans l’intime et le quotidien. Portrait d’un homme discret et exigeant.


Par Katia GHOSN
2008 - 03
Considéré comme l’un des meilleurs écrivains libanais, Hassan Daoud est l’auteur d’une œuvre profondément ancrée dans l’intime et le quotidien. Portrait d’un homme discret et exigeant.

Le sourire chaleureux de Hassan Daoud contraste avec la mauvaise mine du bâtiment du quotidien al-Moustaqbal où il dirige le supplément culturel Nawafez – « fenêtres » ou « ouvertures » en français. Daoud se voit essentiellement comme romancier. L’écriture romanesque lui est consubstantielle alors que le journalisme n’est pour lui qu’une « profession ». C’est dans le roman qu’il se pose les questions ultimes et qu’il quête le sens. Il est toutefois féru de poésie et peut réciter de mémoire des centaines de vers. Après une première expérience poétique jugée non concluante (encore que Des jours en trop, où un vieillard raconte sa lutte contre la mort, ressemble à un long poème en prose !), il décide, dans les années 70, de s’engager dans l’écriture romanesque.

Pendant la guerre, il est correspondant du quotidien arabe international al-Hayat. Ses chroniques racontent le quotidien des gens et dénoncent la vanité d’une guerre dont nul ne sortira vainqueur. Peu après l’éclatement de la guerre civile, lorsqu’il voit le Parti communiste libanais dont il était membre participer sans scrupules à la frénésie destructive qui s’est emparée de tous, il décide de se retirer du magma politicien libanais et quitte le parti. C’est en spectateur lucide et blasé qu’il contemple le spectre d’une nouvelle guerre qui claironne. « Nous sommes un peuple qui n’a pas de mémoire », dit-il, non sans amertume.

Depuis toujours, Hassan Daoud écrit le matin. Cette douce habitude est perturbée en périodes de hautes tensions politiques où l’acte d’écrire devient impossible et l’attention entièrement tournée vers la survie immédiate et le commentaire des événements chauds de la journée. « Paradoxalement, dit-il comme pour se reprendre, nous avons tous écrit en période de guerre ! » Daoud confirme la thèse selon laquelle la déchirure et le désarroi provoqués par la guerre ont participé à l’éclosion du « nouveau » roman libanais. Le sol qui s’est dérobé sous nos pieds nous entraînant dans un gouffre sans fond a libéré la parole et créé de nouveaux lieux de langage. En effet, Hassan Daoud, Élias Khoury, Rachid al-Daif, Alawiya Sobh, Imane Humaydane Younes, Hoda Barakat, Hanane el-Cheikh, Mohammad Abi Samra… pour ne citer que quelques-uns des romanciers libanais arabophones, appartiennent à la même génération, leur naissance née aux alentours des années 50.

Certains reprochent à Hassan Daoud l’abord « difficile » de ses romans. En réalité, Daoud refuse de concéder à son lecteur un plaisir facile. Les mondes qu’il explore, brodés à l’aiguille, sont ceux de l’intime et de l’infiniment petit. La lecture, toute lecture, exige une disponibilité et une écoute sans lesquelles le lecteur est éjecté hors du roman. Exigence dont il ne démord pas.
L’immeuble de Mathilde est son premier roman. Mathilde est assassinée. L’immeuble, dont les cinq étages sont autant de lignes de démarcation, s’effrite et se vide. Le quotidien des habitants, issus de familles chiites, sunnites, chrétiennes, arméniennes et russes, est décrit avec beaucoup de précision. Dans Le chant du pingouin, le narrateur, un handicapé, emménage dans un « nouvel » appartement. Les évocations en flash-back de l’ancien éveillent en lui des sursauts nostalgiques. L’immeuble est une figure récurrente dans l’œuvre de Hassan Daoud. Un fin travail d’architecte est déployé au niveau de la structuration de l’espace et par l’intérêt accordé à l’agencement des pièces, aux grandeurs, à la luminosité, à la mobilité. Les personnages sont souvent cantonnés dans l’une des pièces de l’appartement et s’y barricadent. Les êtres accaparent leurs espaces, les délimitent et en prennent possession. L’habitat devient une expérience territoriale, elle-même synonyme de cette autre expérience qui cherche à dompter l’inextricable étrangeté de l’être. Quoique d’inspiration autobiographique, ses romans ne sont pas écrits à la première personne. Le personnage de Hassan y est secondaire. Le paysage intime de ses romans laisse toujours apparaître l’autre. Les narrateurs sont sa mère comme dans Les poupées de la rue Bayyad (Lou’ab hay al-Bayyad) et son grand-père dans Des jours en trop (Ayyam za’ida). Dans L’année de l’automatique (Sanat al-automatique), il met en scène le quotidien des employés de la boulangerie tenue par son père et son oncle, et les bouleversements survenus par la suppression croissante d’une main-d’œuvre habile au profit de la machine qui engloutit l’espace et le défigure. Les personnages sont ancrés dans un tissu familial, affectif, relationnel, en dehors duquel ils ne sont rien. La narratrice dans Lou’ab hay al-Bayyad est la mère de Hassan, et non pas « La » mère. Elle comprend que la mort vient d’emporter sa fille terrassée depuis des jours sur son lit d’hôpital, non aux yeux des personnes qui l’entourent et à leurs langues figées, mais parce qu’un papillon s’est évadé de son milieu naturel et s’est posé sur la vitre intérieure de la chambre. Cette expérience est unique, dit Hassan Daoud, contestant tout saut dans le général. Si des rapprochements sont possibles, rien ne permet par contre d’évoquer une prétendue nature maternelle ou humaine. Chaque expérience est à saisir dans sa singularité. Maquillage khafif li hazihi al-layla (Un maquillage léger pour cette nuit) est une œuvre à part. Si Hassan Daoud y travaille toujours son verbe avec la même minutie, les éléments exploités sont nouveaux par rapport à ses autres ouvrages où les personnages, otages du quotidien, se recomposent dans et par une narration en solo. Dans ce roman, la narratrice, gravement blessée à la suite d’un obus qui détruit sa maison et coûte la vie à son mari, son frère et sa sœur, se réveille d’un coma de deux mois qui efface trois ans de sa vie et la laisse léthargique. À la blessure saillante qui lui tranche le cou, à son corps fendu par la douleur, font écho une conscience amputée et une identité en déséquilibre. Qui suis-je ? Le roman est une tentative pour répondre à la question. Le recours au passé étant d’emblée écarté, la femme essaie de se recomposer à travers des images accumulées : la représentation qu’elle se fait d’elle-même, l’image qu’elle reçoit du regard de ses enfants, les images du film qu’une réalisatrice tourne sur sa vie, ses images projetées sur les toiles du peintre pour qui elle a posé. Ces images juxtaposées comme dans un procédé de collage se révèlent imparfaites. L’identité fragmentée de l’héroïne est également évoquée à travers les multiples actrices qui joueraient son rôle dans le film. Le dualisme d’antan qui trouverait une quelconque vérité au-delà de l’image est aboli. Il n’y a que l’immanence de l’image et l’image est fuyante. À la question de savoir s’il verrait bien dans ce roman une œuvre postmoderne, il répond que s’il l’était, ce serait à son insu. Il est pourtant conscient des changements profonds qui affectent notre vision du monde et de l’émergence de nouveaux langages façonnés par « la société du spectacle », pour reprendre le titre d’un livre de Guy Debord.

Hassan Daoud n’a pas encore tout dit. Et les grands moments de fatigue physique ou morale ne le détournent jamais de l’écriture, qui reste pour lui une question de vie – non de mort.

 
 
D.R.
Le sol qui s’est dérobé sous nos pieds nous entraînant dans un gouffre sans fond a libéré la parole et créé de nouveaux lieux de langage Daoud refuse de concéder à son lecteur un plaisir facile. Les mondes qu’il explore, brodés à l’aiguille, sont ceux de l’intime et de l’infiniment petit
 
2020-02 / NUMÉRO 164