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Portrait
Christophe Ono-dit-Biot, à toute berzingue
Christophe Ono-dit-Biot est un météore. Agrégé de lettres, nommé à 32 ans chef des pages culture au Point, il vient de publier Birmane, son quatrième roman, salué par la critique et en course pour les prix de la rentrée.

Par Nathalie SIX
2007 - 11
On l’a connu jeune loup, professeur de français racontant ses déboires au concours de l’agrégation dans un premier roman Désagrégé(e) où il dézinguait son meilleur ami pour lui prendre sa place ; on l’a vu dans Interdit à toute femme et à toute femelle, partir en Grèce, sur le mont Athos, en quête de sens et de spiritualité dans ce lieu saint de l’orthodoxie. On l’avait quitté nouveau hussard de la République des lettres françaises, moqueur féroce de l’arrivisme mondain et observateur admiratif de la téléréalité dans Génération spontanée. Trois ans après la Star Ac’, on le retrouve délesté de ses anciennes idoles, en condottiere amoureux à la poursuite d’une femme-tigre. Aux orties les réflexes de dandy parisien, le luxe d’un quotidien ouaté, les certitudes d’un trentenaire jusqu’ici plutôt bien loti. En cette rentrée de septembre, Christophe Ono-dit-Biot fait valser son costume de jeune premier, et s’embarque pour un road-movie dans la jungle du Triangle d’or.

« Avec Birmane, Christophe a vraiment franchi un cap, élargi sa gamme, il s’est débridé », analyse l’écrivain Jean-Marc Parisis. « L'écriture va plus vite, elle est aussi plus substantielle, plus virile. J’aime la profondeur et l’ironie du narrateur. » Secrétaire de rédaction dans un magazine féminin, César doit se contenter de relire et de réécrire les récits des autres. En particulier ceux de l’odieux et assez limité Blanchart, caricature du reporter de guerre, roulant des mécaniques devant la gent féminine, mais dans le fond, plus rebelle à l’orthographe et à la grammaire qu’à l’ordre établi. Blanchard incarne tout ce que César déteste : la futilité de sujets à peine déflorés, recyclés jusqu’à l’écœurement et où la forme prime sur le fond. Des paillettes lancées aux yeux de lectrices avides d’émotions fortes sur papier glacé, de mers bleu turquoise et de forêts vierges aux Indiens de mascarade. Dans cet univers chiqué et truqué, César étouffe. Pour noircir encore un peu plus le tableau, sa petite amie partage les envies des lectrices de son magazine et veut de « l’aventure » : « Prendre un bain d’Asie en même temps qu’un bain de jouvence. Le voyage sac au dos, elle avait raté le coche à la fac, alors elle voulait le faire maintenant. » César l’emmène donc au Laos, où rien ne se passe comme prévu. Les conditions spartiates conjuguées à un mauvais temps chronique ont raison du couple. Le fatum est lancé. À quelques kilomètres se trouve le pays de ses fantasmes les plus fous : la Birmanie. Cette fois seul, gonflé à bloc par des années de frustration, César atterrit à Rangoon avec une idée en tête, rapporter le scoop que Blanchart n’a jamais eu : l’interview d’un chef de guerre dissident, ayant bâti une ville somptueuse au cœur du Triangle d’or grâce à l’argent de la drogue. Dans cette quête de l’information, la part de rêve le dispute à celle d’un « coup » journalistique fondé sur un souci de réalisme. Les motivations de César sont parfois embrouillées : est-il prêt à creuser son sujet quitte à être déçu, ou préférera-t-il se satisfaire d’une version plus romantique, n’importe quelle vérité pourvu qu’elle ait un goût de mangue fraîche, pimentée par un souffle de liberté et de contestation révolutionnaire ?

Christophe Ono-dit-Biot connaît la chanson et a l’art de nous y intéresser. Avec humour, et sous un aspect léger, il creuse le problème et met en évidence les dilemmes du journalisme d’investigation. Lorsque César, apprenti reporter, se casse le nez sur une situation politique et sociale qu’il maîtrise mal, l’alternative est claire : il faut choisir entre aventure exotique et recherche de l’information. Une fois ces données assimilées, le voyage se pare de couleurs et de surprises. L’attitude naïve du narrateur laisse place à une analyse plus fine d’un pays, qui, loin d’être un paradis de pacotille, recèle des trésors incomparables. Cette mutation est-elle le fruit d’une expérience personnelle ?
Comme ses personnages, Christophe Ono-dit-Biot a lui aussi changé. L’époque où il tenait sur Internet son journal intime, tiré d’un premier roman, L’Énervé, « mauvais et bourré de clichés », écrit à 17 ans, mais jamais publié, est lointaine. Frédéric Taddeï, qui l’avait remarqué, en avait parlé sur Canal +. Le début de la gloire. Dix ans plus tard, le voilà nommé par Franz-Olivier Giesbert à la tête du service culture du Point. « Il a d’énormes qualités journalistiques, la curiosité en tête », note le directeur du Point, qui l’avait repéré dès son premier livre Désagrégé(e). La rencontre entre les deux hommes eut lieu grâce à Marie-Françoise Leclère à laquelle Christophe Ono-dit-Biot succède aujourd’hui. Cet angoissé aime les challenges tout en les redoutant : lorsque FOG (Franz-Olivier Giesbert) le retire des pages livres, il y a un an et demi, et le met sur la politique, en prévision des élections présidentielles, il hésite. « Au départ, il n’était pas très chaud, mais s’en est très bien sorti. Il réussit tout ce qu’il touche. » Éloge flatteur de la part d’un patron de presse plutôt réputé pour sa fermeté et son exigence. Quelle est sa recette ? « Il écoute, observe, intègre ce qu’il ne sait pas faire et finalement colmate ses lacunes. » « Quand je l’ai engagé, se souvient Marie-Françoise Leclère, j’ai senti chez lui une profonde envie de faire ce métier. Il a un talent d’écriture indéniable et puis il est rapide. » Derrière le sourire serein de Christophe Ono-dit-Biot, l’on cherche en vain son inquiétude. L’ancien pigiste littéraire d’un grand magazine féminin, comme César dans Birmane (il a écrit ses premiers papiers dans Elle), a appris à cacher son jeu. De son adolescence, il a gardé un regard pétillant et perpétuellement à l’affût des nouveautés. Il pourrait jouer au grand séducteur ; il se contente de plaire, par instinct et non par stratégie. « Socialement et physiquement, il pourrait se la jouer, or je ne l’ai jamais vu crâner, ni la ramener, note Jean-Marc Parisis. C’est quelqu’un de profondément sain, avec des vertus d’enfance. Il n’a pas le cœur bouffé par Paris. »

Pour lui, journalisme et littérature ne sont pas ennemis. « Pourquoi choisir entre les deux ? » Ses héros ont pour nom : Jean Barbey d’Aurevilly, Hermann Melville, Jack London, Lucien Bodard. Courageux, bourré d’énergie, il ne sait pas s’arrêter. Bosseur, Christophe l’a toujours été : en khâgne au lycée Janson-de-Sailly et lors de sa préparation à l’agrégation de français qu’il décroche à la seconde tentative, uniquement pour faire plaisir à ses parents, profs eux aussi aux yeux desquels comptent, par-dessus tout, la culture et les études. Fils conciliant, il enseigne trois ans, « dont une année dans un lycée technique où je pouvais choisir mon programme de lecture, passer de Houellebecq à Balzac, c’était génial », puis se rebiffe et démissionne. Journaliste il sera. Sa révolte est consommée. « Le plus étrange c’est que ma passion pour la littérature est familiale et m’a été transmise par mon grand-père : il a travaillé toute sa vie sur un chantier naval du Havre, mais il adorait lire. Il aurait pu être romancier ou journaliste si la vie le lui avait permis. » André s’en est allé, son petit-fils lui a dédié Birmane.



 
 
© Christophe Guibbaud-Korava / Abacapress
 
BIBLIOGRAPHIE
Birmane de , Plon, 2007, 444 p.
 
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