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Portrait
Saïd Akl, poète mythique
Saïd Akl est sans doute le plus grand des écrivains libanais contemporains. À la fois poète, linguiste, théologien, dramaturge et orateur, il est toujours, à 95 ans, fidèle à ses convictions, viscéralement attaché à son pays natal et à la Phénicie de ses ancêtres. Saïd Akl est plus qu’un poète, un mythe.

Par Alexandre NAJJAR
2007 - 10
Il n’a pas changé. Avec ses cheveux ébouriffés, ses sourcils broussailleux, sa voix grave et sa cravate rouge, il est resté fidèle à son image. Il a toujours la fougue de sa jeunesse et une foi inébranlable en Dieu et dans le pays du Cèdre qu’il a toujours admirablement exalté dans ses poèmes. L’homme a fait couler beaucoup d’encre. Certains lui reprochent son chauvinisme phénicien, sa tendance à considérer le Liban comme le nombril du monde ou son engagement politique ; d’autres ne prennent pas au sérieux les théories hardies qu’il avance parfois – comme lorsqu’il tire à boulets rouges sur la Révolution française et qu’il réclame la restauration de la monarchie en France, ou quand il préconise la création d’un « Dictionnaire du ciel »  qui ne comprendrait que « les mots positifs ». Mais tous s’accordent pour le considérer comme le plus éminent poète du monde arabe et pour saluer son écriture puissante et imagée. Né en 1912 à Zahlé, Saïd Akl a été très marqué par sa mère qui lui a inspiré un poème admirable, enseigné dans les écoles et chanté par Feyrouz : « Ma mère, ô mon ange/ ô mon amour qui jamais demeure… », mais aussi par les Frères maristes qui l’ont formé. À 17 ans, alors qu’il s’orientait vers des études d’ingénieur, fort de ses bonnes connaissances en mathématiques,   (« tout poète doit être un savant » dira-t-il plus tard), il tombe malade et doit rester alité pendant deux ans. Il se met alors à lire et découvre avec bonheur les chefs-d’œuvre de la littérature mondiale. Son destin change aussitôt de trajectoire : une fois rétabli, il « descend » à Beyrouth où il se lance dans le journalisme, donne des cours à l’École supérieure des lettres  et commence à publier ses poèmes. Son premier livre, une tragédie en vers intitulée Bent Yaffah (La fille de Jephté), obtient un prix littéraire important, mais c’est avec Al-Majdaliya (La Magdaléenne), long poème symbolique et mystique publié à l’âge de 25 ans, qu’il s’impose vraiment sur la scène littéraire locale : « Le souffle épique  du poète, son imagination extraordinaire et l’aisance innée avec laquelle il inventait les images les plus fascinantes, les plus évocatrices, avaient alors une puissance mystérieuse (…) et participaient du prodige », écrira plus tard Maurice Sacre dans L’Orient à propos de ce recueil.

Survient la Seconde Guerre mondiale. Tout en militant pour l’indépendance de son pays, Saïd Akl, conscient comme Charles Corm de l’importance du legs phénicien au monde, compose une tragédie en vers intitulée Cadmus. Publiée en 1944, cette œuvre est accueillie avec enthousiasme, par les critiques. Dans Sawt al-Ahrar, Ruchdi Maalouf la compare à l’Iliade et salue l’art du poète, proche de la perfection. Mais elle agace sans doute aussi tous ceux qui défendent le visage arabe du Liban et rejettent ce retour aux sources phéniciennes. En 1950, paraît Rindala (qui en est aujourd’hui à sa cinquième édition), bientôt suivi de Plus beau que toi ? Non,  Le Liban s’il parlait, recueil de 37 contes à la gloire du Liban, Les cloches de jasmin, Le Livre des roses, hymne à la femme et à l’amour, Doulza et Poèmes pour son cahier, qui placent Saïd Akl au premier rang des poètes de sa génération et ouvrent la voie à la poésie arabe moderne et au mouvement poétique qui gravitera autour de la revue Chiir. Mais peu à peu, considérant la langue arabe comme une « langue morte », il se met à écrire « en libanais » en adoptant un alphabet latin revisité par ses soins, composé de 29 consonnes et 8 voyelles. « Chez moi, toutes les lettres se prononcent comme on les lit, explique-t-il. Mon alphabet est l’alphabet latin habillé de deux qualités : la logique et l’élégance. » Il lance bientôt un journal et publie des recueils de poèmes et des drames en vers, comme Yara, Missa Solemnis ou Achtarim, drame de 3 500 vers, entièrement composés dans cette langue.

Omniprésent dans la presse (Lissan al-hal, as-Sayyad, as-Safir, etc.) à la radio et à la télévision, créateur d’un prix littéraire portant son nom qui a révélé ou couronné des dizaines de talents libanais, Saïd Akl a également publié deux recueils en français (L’Or est poèmes et Sagesse de Phénicie), prouvant ainsi son attachement à la langue de Paul Valéry qu’il a toujours considéré comme son maître.

Dans son œuvre, Saïd Akl nous parle admirablement de Dieu (« Le poème est le voyage d’une âme enténébrée vers l’éblouissement des sphères astrales où Dieu seul est la fin », affirme cet admirateur de Teilhard de Chardin), de la beauté (celle qui, selon Dostoïevski, « sauvera la monde »), de l’amour, de la femme et de sa terre natale – indissociable de Dieu et de la beauté.

Dans un essai biographique, intitulé Saïd Akl, un grand poète libanais (Nouvelles éditions latines, 1970), Jean Durtal a bien résumé le personnage  et sa pensée : « En lui, le théologien du libanisme, le philosophe du Temps, de l’instant et de l’Éternité, le réformateur de la langue, le combattant politique, l’architecte de l’âme de sa nation sont inséparables (…) Saïd Akl est un pur poète qui a su, par ses œuvres et leur sereine beauté comme par son action en faveur de l’amour et de la paix, être le révolutionnaire bienfaisant qui devance le temps qui court. »  Saïd Akl n’a pas seulement devancé son temps, il est entré, de son vivant même, dans l’éternité.




Saïd Akl, Œuvres complètes, (en arabe), Nobilis, 1997.
Sagesse de Phénicie, (en français), Dergham, 1999.
Achtarim, (en libanais), Dergham, 1999.

 
 
 
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