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Yoko Ogawa ou l’écriture des déflagrations intérieures
Née à Okoyama en 1962, Yoko Ogawa est l’une des figures les plus intéressantes de la littérature japonaise contemporaine. Lauréate de plusieurs prix, elle est mieux connue du public francophone depuis que son œuvre est traduite aux éditions Actes Sud.

Par Georgia Makhlouf
2007 - 09
C’est à 13 ans, à l’occasion de sa lecture du Journal d’Anne Frank, que Yoko Ogawa découvre, fascinée, le pouvoir des mots, leur capacité à retranscrire, y compris sur un ton ordinaire, les événements les plus incroyablement glacés et douloureux. Cette première leçon d’écriture la marque durablement. Elle en garde la volonté d’une écriture précise mais épurée, qui contraste avec le climat pesant, voire horrifiant de ses intrigues. Elle s’engage dans des études d’art et de littérature à l’université Waseda de Tokyo et en sort diplômée en 1984. En 1988, son premier roman Quand le papillon se désagrège est couronné par le prix Kaien des jeunes écrivains. Puis La grossesse (1991) reçoit le très prestigieux prix Akutagawa, équivalent du Goncourt, et se vend à 300 000 exemplaires. Elle continue depuis de secouer le monde des lettres nippon avec une œuvre abondante et profondément originale dont on citera L’annulaire (1994), Parfum de glace (1998), Le musée du silence (2000) ou La formule préférée du professeur ( 2003).

Textes courts, ses premiers romans sont caractérisés par leurs atmosphères insolites et volontiers angoissantes, par leur description incroyablement précise et froide d’univers faussement lisses qui dissimulent de multiples perversions. Sous une apparente simplicité stylistique qui est le résultat d’un long travail, la romancière donne libre cours aux fêlures et aux contradictions d’individus traumatisés et hantés par d’étranges fantasmes. Ses romans se mettent en place à partir de lieux singuliers, souvent vieux, fermés, menacés de délabrement, et qui occupent dans le récit une place centrale. Orphelinat vétuste, hôpital démodé mais propre et bien tenu, résidence universitaire « en train de subir une déstructuration particulière », laboratoire de spécimens installé dans un immeuble abandonné, hôtel ou piscine, les lieux occupent le devant de la scène ; ils sont le vase clos où les personnages se mettent ensuite tout naturellement en place. L’histoire peut alors commencer. « Mais au départ, dit Ogawa, il s’agit d’un lieu, et d’une image de lieu. »

Ses textes ultérieurs s’allongent et se construisent, pour certains, davantage selon les canons de l’écriture romanesque, mais ils gardent tous la marque d’une grande singularité et restent fortement emprunts du sceau de l’ambiguïté et du malaise. Des thématiques privilégiées courent au travers de ses écrits : l’obsession de l’ordre et du classement, le fétichisme, la cruauté, les frustrations et les pulsions troubles, la puissance de l’inconscient, les blessures intimes de personnages en état de déséquilibre permanent mais néanmoins silencieux. La démarche d’Ogawa s’apparente néanmoins souvent davantage à celle du conte qu’à celle du roman. Ainsi en est-il de cette façon particulière qu’elle a d’observer de l’extérieur ses personnages, de décrire leurs gestes, leurs manies, leurs rituels intimes, leurs comportements, de façon si pointue qu’elle en devient par moments clinique, mais sans jamais se glisser dans leur intériorité, leurs motivations psychologiques ou leur monologue intérieur. Ses textes ne disent jamais « je », et si c’est le cas comme dans Musée du silence, le « je » n’est pas le héros du roman mais quelqu’un d’extérieur qui vient dans un village, observe une situation et raconte. En cela, elle se différencie clairement de la tradition du roman intimiste qui domine une bonne partie de la littérature japonaise contemporaine. « Je ne fais pas grand cas de mon expérience personnelle », déclare-t-elle. Ses personnages souvent parlent à peine. Ils font. « Moi, je me tiens à l’écart, j’observe, je fais un rapport, je ne veux pas les gêner. »

On peut également voir une parenté avec la tradition orale dans son souci d’une écriture qu’elle qualifie elle-même de « plus musicale que littéraire. » On notera aussi sa volonté de travailler le thème de la mémoire et du rapport au passé. Ainsi dans L’annulaire, M. Deshimaru est un taxidermiste du souvenir qui transforme en « spécimens » d’insolites bribes de leur histoire que des clients viennent lui confier : anneau, encrier, parure de cheveux, mais aussi mélodie ou cicatrice. « Il paraît, dit un des clients, qu’on éprouve un réel soulagement après vous avoir demandé un spécimen. » « Oui, lui répond l’employée, c’est exact. Ici c’est un endroit de sauvetage par spécimen. » Même réflexion sur le deuil, mêmes variations autour de la mémoire et du temps qui passe dans Le musée du silence où un muséographe doit recenser et agencer une collection d’objets, reliques du quotidien, vestiges d’une intimité disparue, qui ont en commun le fait d’avoir été volés quelques heures après la mort de leur propriétaire. L’écriture est ici une façon d’approcher la mémoire d’un passé lointain, d’apprivoiser la mort, avec une philosophie très marquée par le shintoïsme.

Dans un Japon qui craque, on observe une perte des repères chez les enfants d’Hiroshima et du miracle économique. Le goût de la coke et du coca ont remplacé le goût du saké, la désillusion est omniprésente, et plus personne ne croit aux lendemains qui chantent. La middle class nipponne est plongée dans la déprime, elle fait l’expérience de l’éclatement du noyau familial et du malaise existentiel qui en découle. De tous ces désarrois, la littérature porte la trace, que ce soit dans la provocation, l’auscultation des blessures intimes ou la présence obsédante du souvenir dans le quotidien. « Le Japon n’en finit pas de désavouer son illusoire félicité économique et n’a de cesse d’en référer à son passé », observe Philippe Pons dans Jeunes Japonais, extravagance des corps (Éd. Autrement). Mais si la nostalgie est fortement présente dans la littérature, c’est en flirtant dangereusement avec l’ambiguïté… Romancière de ces espaces intérieurs troublés, de ces temporalités court-circuitées en permanence par la présence obsédante des traces du passé, Yoko Ogawa nous emmène dans un monde de l’entre-deux où se mêlent de façon inextricable passé et présent, hyper-réalisme et fantasmagorie, douceur et cruauté extrême, compassion et perversion. On ne sort pas tout à fait indemne de la lecture de ses romans qui semblent poser en filigrane comme une question obsédante : faut-il disjoncter pour se reconstruire ?

Une mention particulière enfin pour le très attachant La formule préférée du professeur qui a obtenu, entre autres, le prix de la Société des Mathématiques, et qui occupe une place à part dans l’œuvre d’Ogawa. On y retrouve, certes, les thèmes de la mémoire (et surtout de la perte de mémoire dont est atteint le professeur), du classement (c’est la tâche dévolue à l’aide ménagère) et de la collection comme métaphores de la lutte entre l’ordre et le chaos ; les personnages principaux sont, comme souvent, un homme âgé et une femme jeune entre lesquels va se nouer une relation d’amitié. Mais le ton est plus léger. On y apprend avec bonheur des tas de choses sur les nombres, nombres parfaits, nombres premiers ou autres. Les factorielles se nimbent d’une poésie attachante. C’est surtout un roman paisible, voire souriant, petite parenthèse que s’accorde Y. Ogawa dans sa traversée de la douleur de vivre.





 
 
© Actes-Sud
Ses romans posent en filigrane cette question obsédante : faut-il disjoncter pour se reconstruire ?
 
BIBLIOGRAPHIE
La bénédiction inattendue de Yoko Ogawa, Actes-Sud, 2007, 200  p.
Les paupières de Yoko Ogawa, Actes-Sud, 2007, 220  p.
 
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