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2020-01 / NUMÉRO 163   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Portrait
Jérôme Charyn, un pont entre deux rives
Né dans le Bronx en 1937, Jérôme Charyn a découvert la France en 1973. Depuis, sa vie se partage entre le 14e arrondissement de Paris et Greenwich Village. À l’occasion du Festival America, l’auteur nous parle de cette vie scindée en deux, de part et d’autre de l’Atlantique.

Par Nathalie Six
2006 - 11
Il ouvre la porte en sifflotant. Puis retourne aussitôt dans le salon. Son regard ne s’attarde pas. Il nous scrute de biais, au moment où l’on ne s’y attend plus, quand on a baissé la garde. Voir sans être vu. Tel pourrait être sa devise, comme celle de son double, l’inspecteur Isaac Sidel, héros de sa trilogie new-yorkaise qui l’a fait connaître en France — Marilyn la dingue, Les Yeux bleus et Kermesse à Manhattan —, publiée dans la collection Série noire chez Gallimard. Nerveusement, il retire une pile de magazines d’un fauteuil, nous montre un siège libre et nous plante là. Autour, les deux pièces offrent un espace à moitié nu, l’univers d’un homme en transit ou d’un éternel étudiant. Partout, des livres recouvrent les murs. En haut d’une pile, son dernier ouvrage, Dans la tête du frelon, anthologie de la littérature juive américaine, où l’auteur réunit seize morceaux choisis signés par des écrivains issus de l’émigration venue de l’Europe de l’Est. Le grand Saul Bellow (prix Nobel de littérature en 1976) ouvre la marche, premier auteur juif à avoir été pris au sérieux après le succès de son magnifique roman, Les Aventures d’Angie March, en 1953, par une élite américaine vampirisée jusque dans les années 50 par les seuls WASP. Suivent des plumes devenues incontournables, tels Isaac Bashevis Singer, Philip Roth, Henry Roth, et d’autres moins connues, mais auxquelles Charyn rend tout autant hommage, Anzia Yezierska, Cynthia Ozick, et même le chanteur et parolier Léonard Cohen.
Loin d’être un énième livre – Jérôme Charyn en a écrit une trentaine : romans, essais, histoires pour enfants, et même des scénarios de bandes dessinées pour Loustal et François Boucq –, ce florilège est une carte de visite. Comme les quinze auteurs qui le composent, Charyn est un enfant d’immigrés. Juif d’origine russo-polonaise : « Mon identité est mixte », lâche l’auteur, enfin revenu dans son salon, une tasse de café à la main, sans la soucoupe. « Je suis profondément américain, mais je me sens aussi très européen. Mes parents sont arrivés aux États-Unis sans parler un mot d’anglais. Ils s’adressaient à moi en russe et parlaient yiddish entre eux. » À sept ans, grâce à l’école, il est le seul à parler la langue de leur pays d’accueil. Les rues du Bronx deviennent son territoire. « J’admirais les chefs de bande, ceux qui savaient se faire respecter. » De son enfance, il garde l’image d’une explosion de sons puisés au cœur de la rue, par opposition au silence de ses parents qui n’ont jamais maîtrisé l’anglais.

Autodidacte, c’est du bitume qu’il tire son imaginaire, l’envie de raconter des histoires et l’ossature de ses héros, fictifs ou réels, lorsqu’il peint sa mère en « belle ténébreuse » dans une biographie qui se lit comme un merveilleux testament d’amour filial. Charyn n’a tâté du revolver qu’à son septième roman, après avoir accompagné à la morgue son frère Harvey, membre de la brigade criminelle de Brooklyn. Il invente alors le personnage d’Isaac Sidel, qui va lui ouvrir les portes du succès en Europe. Simple flic, Isaac Sidel deviendra au fil de ses aventures le roi de New York, maire élu presque malgré lui, qui, le jour de son élection, s’en va se cacher au milieu des SDF et qui côtoiera finalement les pontes de la Maison-Blanche. Une ascension qui colle au rêve américain. Consciemment ou non, Charyn a mis dans son détective beaucoup de ses propres attitudes. Comme lui, il offre de prime abord une image un peu rustre. Mais sous la carapace de vieux garçon grincheux et énervé, se cache un filou d’une intelligence rare, à l’humour décapant. Charyn est de cette trempe. Vieux trappeur du quartier de Montparnasse, il se laisse difficilement approcher. Au fond, Sidel est un romantique armé d’un flingue à la place d’un stylo. Dans ses vies parisienne et new-yorkaise, son créateur, malin, a pioché ce qu’il y a de meilleur. En France, les fromages, avec un faible pour le munster, même si officiellement il n’y a plus droit. Et de temps en temps, un verre de chablis. Aux États-Unis, le fait de n’avoir aucun horaire : « À New York, tout reste ouvert la nuit. » Il trouve les Américains plus accueillants et plus aimables, mais reconnaît aux Français le sens de la discussion et la culture du débat. « S’interroger sur ce qui est bon, ce qui est utile, la confrontation des idées ! Les Américains évaluent tout à l’aune du succès. C’est le signe que la culture n’y existe pas. » En observateur confirmé, il s’amuse aussi de certaines contradictions françaises : « Paris se donne des airs de ville socialiste, alors qu’elle est aristocratique. »

Tel un amant incapable de rompre tout à fait avec ses anciennes maîtresses, il ne s’est jamais décidé à quitter définitivement les États-Unis. Entretenant avec ce pays une relation compliquée, faite de haine et de passion, d’ennui et d’envie. Il ne se laissera pas aller à en dire du mal, car il n’a pas ce défaut de cracher dans la soupe, n’oubliant pas que l’Amérique est d’abord le pays qui a nourri sa famille en exil. De l’Europe, Charyn admire évidemment les écrivains, Rimbaud et Sartre en tête. Mais aussi Flaubert, Baudelaire, Emily Dickinson... Michel Lebrun, lui-même romancier et historien du roman policier, a un jour comparé Charyn à Joyce. Il voyait en lui un écrivain sournois qui, « sous de vagues prétextes criminels, nous refile sa version personnelle d’Ulysse ». Dans son cas, le plus beau compliment qu’on ait pu lui adresser. Chez Charyn, le polar est un genre majeur où l’intrigue mène le lecteur dans un jeu de Petit Poucet. Les indices s’y révèlent doubles, les pistes aussi nombreuses que les relectures. Charyn a le sens de l’esquive. Comment s’en étonner quand on sait sa passion pour le ping-pong, jeu qu’il maîtrise à la perfection et sur lequel il a d’ailleurs écrit un essai sous-titré : « L’art de rester vivant » ?

Malgré des années d’écriture et un talent reconnu, la peur le tenaille encore. Elle ne traduit rien d’autre qu’une inquiétude née de l’exigence. Parallèlement au polar, il continue d’investir les autres registres littéraires : le récit, avec C’était Broadway (Denoël) qui raconte l’histoire de cette rue devenue un mythe au temps des années folles, un roman sur Staline intitulé La Lanterne verte (Mercure), et son autobiographie avec Bronx Boy (Gallimard, collection Haute enfance), troisième volet des chroniques de son enfance. Il travaille actuellement sur un grand roman consacré à l’antique royaume juif de Narbonne sous le règne de Charlemagne et sur un essai sur la politique américaine. Chaque jour, il s’astreint à une discipline de fer et prend des notes sur de minuscules carnets. Qu’il soit à New York ou à Paris, il suit le même programme :   « Je ne fais rien d’autre que travailler. Quand je sors, je ne dépasse jamais deux blocs de chez moi. Je vais à la gym, je mange, j’écris et je vois ma petite amie. » Fidèle dans chacune de ses vies (qu’il ne mélange guère), il fréquente les mêmes adresses depuis trente ans. La Coupole, boulevard Montparnasse, à Paris : « Un endroit exceptionnel. J’y vais comme au spectacle. La salle est tellement grande que vous pouvez voir avant d’être vus ! » Peut-être aussi parce que cet admirateur d’Ernest Hemingway, dont il a signé chez Découvertes/Gallimard une biographie sous forme d’essai, aime ressusciter les fantômes.

Depuis 1994, Jérôme Charyn a ajouté une autre corde à son arc. Après la littérature à Stanford, il enseigne maintenant l’histoire et l’esthétique du cinéma à l’Université américaine de Paris. Et lorsqu’il parle du septième art, ses pupilles se dilatent, une petite flamme danse soudain dans le regard du passionné, tandis qu’un étrange sourire apparaît sur son visage. À ses yeux, le cinéma américain a été inventé par la critique française.  « La France est certes un tout petit pays au niveau de la production, mais il est gigantesque pour le regard critique, l’analyse et la compréhension de cet art. Il n’existait pas d’histoire du cinéma avant que les Français ne l’écrivent, ne la conceptualisent », explique doctement le professeur Charyn, fait officier des arts et des lettres en 1996. « Ce sont les Cahiers du cinéma qui ont influencé les réalisateurs américains, Truffaut et Godard ont façonné et fasciné Hollywood. À l’inverse, il est très difficile de trouver aux États-Unis une salle de cinéma qui distribue un film français. Et c’est la même chose avec la littérature et le théâtre. Dans les années 60, de nombreuses troupes françaises, ou de toute origine, jouaient sur des scènes new-yorkaises. Aujourd’hui, c’est fini. » Dans l’intonation de sa voix, on devine une grande nostalgie. À l’évidence, Jérôme Charyn aime la France et l’Europe malgré ses cicatrices. À l’heure où l’impérialisme culturel des États-Unis fait débat, il apparaît comme un véritable bâtisseur de passerelles.





 
 
© Philippe Dollo / Opale
« Les Américains évaluent tout à l’aune du succès. C’est le signe que la culture n’y existe pas »
 
BIBLIOGRAPHIE
Dans la tête du frelon de , textes choisis et présentés par Jérôme Charyn, Mercure de France, 372 p.
 
2020-01 / NUMÉRO 163