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2020-01 / NUMÉRO 163   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Portrait
Jonathan Littell, dans la tête du bourreau
Avec Les Bienveillantes, son premier roman, qui raconte la Seconde Guerre mondiale à travers le regard du bourreau, cet Américain francophone au profil atypique fait une entrée remarquée en littérature. Déjà vendu à plus de 230 000 exemplaires, son livre – un pavé de 912 pages ! – figure sur toutes les listes des prix littéraires de l’automne. Y aurait-il du Goncourt dans l’air ?

Par Laurent BORDERIE
2006 - 10
Jonathan Littell imaginait-il, en écrivant son roman, qu’il réveillerait une fois encore le débat qui veut que l’on ne crée rien sur la Shoah ? Déjà, en 1953, Robert Merle avait essuyé une volée de critiques en publiant La mort est mon métier, Mémoires de Rudolf Höss, commandant fictif du camp d’Auschwitz. Il n’était pas question, lui objectait-on, de donner un corps romanesque à ce drame humain innommable, indescriptible. Dans la société de l’immédiat après-guerre, il n’était pas possible de créer sur une vérité historique insupportable. De nombreux déportés sont morts de n’avoir pu parler, de ne pas avoir été écoutés. Primo Lévi fut l’un d’eux, qui, après avoir couché son témoignage sur le papier, ne pouvait plus vivre dans ce silence assourdissant et préféra se donner la mort. Cinquante-trois ans après l’œuvre de Robert Merle, Jonathan Littell entre dans la cour des grands avec Les Bienveillantes, qui dissèque l’horreur avec méticulosité, réanimant le débat qui avait accompagné la sortie de La mort est mon métier. Le résultat demeure stupéfiant, aux limites de l’insoutenable, indispensable pourtant.

Un passionné de la langue française

Qui est donc ce jeune écrivain inconnu du cénacle littéraire ? Fils de Robert Littell, grand reporter à Newsweek, spécialiste des questions du Moyen-Orient, de l’Europe de l’Est, du KGB, de la CIA et de la guerre froide, maître du roman d’espionnage, auteur reconnu de La Compagnie, Le Sphinx de Sibérie, et Les Enfants d’Abraham, Jonathan Littell a très tôt fait preuve d’émancipation et de désir de liberté. Les images de la guerre du Vietnam vue durant l’enfance à la télévision marquent le jeune homme : «Je croyais que plus tard, moi aussi je devrais partir me battre dans ce pays. » Après avoir passé son baccalauréat au lycée Fénelon à Paris, Jonathan Littell étudie l’art et la littérature à l’Université de Yale. La production littéraire française le passionne. Fort de son excellente connaissance de la langue de Molière, il traduit en anglais Genet, Sade, Blanchot et Pascal Quignard. À la fin des années 80, l’étudiant polyglotte opère un virage et se consacre à l’action humanitaire. Avec l’ONG Action contre la faim, il voyage à travers le monde, mais ses destinations n’ont jamais rien de touristique. À Mostar, Grozny, Kaboul ou au Rwanda, il entre en relation avec les belligérants pour permettre l’acheminement des vivres et des médicaments destinés aux populations prisonnières de la guerre. Là, dans les charniers du monde contemporain, le jeune homme qui se frotte à la guerre devient un militant de la paix, obsédé par l’idée du mal qui peut fracasser les esprits sains, impressionné par le silence des bourreaux  : « Le bourreau ne parle jamais de ce qu’il a fait et commis. » Autant d’expériences qui ont nourri le livre qu’il publie aujourd’hui chez Gallimard, grâce à Richard Millet, après avoir envoyé le manuscrit à quatre éditeurs, via son agent anglais Andrew Nurnberg, en se cachant derrière le pseudonyme de Jean Petit.

Le choc d’une photographie


C’est en 2001, à la faveur d’une pause professionnelle, que Jonathan Littell découvre une célèbre photographie qui représente, couché dans la neige, le corps d’une femme russe que les nazis ont pendue. Photo saisissante qui nourrit l’intention du jeune homme d’écrire un livre sur l’horreur de la Seconde Guerre mondiale et, par extension, sur l’abomination en général. Il réussit à identifier la jeune femme, dont la propagande stalinienne a fait une martyre : elle s’appelle Zoya Kosmodemainskaia et appartient au panthéon de la résistance communiste. Dès lors, une folle aventure littéraire commence. Le jeune passionné d’histoire contemporaine multiplie les rencontres avec les rescapés, les ultimes témoins, recueille les témoignages des juifs de l’ancienne URSS, écume les bibliothèques d’Europe de l’Est. C’est aux sources que l’auteur s’attaque, aux chiffres, aux analyses et aux statistiques qui obsédaient les nazis. La tâche est ardue ; peu à peu, l’œuvre prend forme dans l’esprit de Littell qui découvre les lieux du crime innommable dont l’Europe porte encore la responsabilité. Jonathan Littell ne se doutait pas que le génocide « ait pu être l’œuvre d’un appareil bureaucratique organisé, rationalisé, budgété ». Influencé par les travaux de la philosophe allemande Hannah Arendt sur « la banalité du mal », il entame son récit qu’il écrit directement en français. Naissent alors Les Bienveillantes, un titre surprenant, puisé dans la mythologie grecque. Les Euménides ou Erynies, immortalisées par Eschyle, sont les déesses grecques de la vengeance et du remords qui rappellent à l’homme son passé. Leur vrai nom, que l’on ne prononçait pas par superstition, est justement « les Bienveillantes »...

Itinéraire d’un bourreau

Son roman, Littell l’a écrit en quatre mois seulement. Il y utilise la première personne du singulier : « J’ai voulu me mettre dans la tête du bourreau, faire mien le raisonnement d’un intellectuel qui ne tue ni par goût ni perversité, mais pour des raisons idéologiques. » Max Aue, héros principal, auteur de ces Mémoires fictives, est un vieil homme marié, père de famille, issu d’une mère alsacienne, qui dirige une fabrique de dentelles dans le nord de la France. Après la guerre, Aue a réussi à taire son passé pour devenir un respectable bourgeois français qui cache quelques lourds secrets, et notamment le premier qui l’a certainement déterminé : Max Aue est un homosexuel qui n’accepte pas sa nature et la refoule jusqu’aux ultimes limites. Faut-il trouver là l’origine de l’aveuglement d’un homme qui ne peut pas se révéler ? Le raccourci serait trop facile. Au crépuscule de sa vie, Aue est décidé à raconter sa guerre. Les années qu’il a passées à vomir devant les charniers ne lui donnent pas mauvaise conscience, mais ce besoin qu’il a de coucher cette expérience sur le papier peut le libérer de la constipation dont il souffre aujourd’hui. Aue revient sur sa jeunesse, celle d’un homme pétri de culture qui a étudié le droit et l’économie politique en Allemagne, et s’est passionné pour Hegel, Sophocle, Platon, de Maistre et Tertullien, avant d’intégrer les SS et de partir sur le front de l’Est. Le jeune militaire fera un parcours « remarquable » et achèvera sa carrière comme lieutenant-colonel, la poitrine bardée de médailles. Témoin de la géographie barbare de la Seconde Guerre mondiale, Aue est partout. À Stalingrad, où il est blessé à la tête ; dans les charniers de Russie, où il cite les auteurs grecs devant ses victimes ; à Paris, où il fréquente les intellectuels voués à la cause nazie, comme Bardèche ou Rebatet ; à Auschwitz, encore, qu’il inspecte avec la rigueur d’un scientifique obsédé par les rendements, les rations alimentaires, l’efficacité des machines de mort... Aue est fasciné par cette nouvelle guerre, fille de la doctrine nazie, « presque propre », qui ne doit pas laisser de trace et anéantir la vieille Europe pour qu’en naisse une autre, débarrassée de « toutes les catégories qui posent problème ». À la fois Docteur Jekyll et Mister Hyde, Aue nous entraîne dans sa guerre sans le moindre remords apparent. Son parcours invite le lecteur à s’interroger sur la dualité qui l’habite et sur sa chute possible quand une fausse foi l’anime. Au nom de cette fausse foi, des millions d’hommes sont morts, et l’Europe a été transformée en charnier. Certains considèrent qu’il ne faut pas aborder cette page de l’histoire à travers un récit de fiction. Un tel ouvrage fait pourtant œuvre d’enseignement et prouve qu’il est possible de créer sur la Shoah comme sur l’ensemble de l’histoire.

En 1973, le jury Goncourt a attribué son prix à Michel Tournier pour Le roi des Aulnes qui traitait déjà de l’abomination du point de vue des bourreaux et rappelait l’histoire d’un Gilles de Rai des temps récents qui ratissait les campagnes polonaises à la recherche de jeunes jumeaux sur lesquels il effectuait des expériences. Saura-t-il couronner cette année un livre aussi indispensable au travail de mémoire que toutes les preuves qui attestent de la Shoah ? On murmure que le jury Renaudot pourrait également récompenser ce roman, preuve supplémentaire de l’apport des auteurs étrangers à la langue française. Dans les années 90, Le Testament français d’Andreï Makine avait obtenu la double consécration. Pourquoi pas Les Bienveillantes ? Le livre de Littell est un paravent contre l’horreur absolue.


 
 
© Hélie / Gallimard
« J’ai voulu me mettre dans la tête du bourreau, faire mien le raisonnement d’un intellectuel qui tue pour des raisons idéologiques »
 
BIBLIOGRAPHIE
Les Bienveillantes de Jonathan Littell, Gallimard, 905 p.
 
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