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2020-01 / NUMÉRO 163   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Portrait
Georges Henein, la conscience sacrilège
PDG d’obédience trotskiste, copte converti à l’islam par amour, pourfendeur inlassable de l’antisémitisme, styliste de haut vol et penseur sans concession, Georges Henein reste l’un des écrivains les plus atypiques et les plus méconnus du vingtième siècle.

Par Ramy Zein
2006 - 08
Georges Henein compte parmi les principales figures de la littérature égyptienne de langue française, aux côtés d’Edmond Jabès, Andrée Chedid, Albert Cossery et Joyce Mansour. Son œuvre exceptionnelle par son envergure et son exigence sort enfin de l’ombre grâce à l’initiative des éditions Denoël qui viennent de publier l’intégralité de ses poèmes et  récits, ainsi qu’un florilège de ses essais et articles. Né au Caire en 1914, fils d’un grand notable copte et d’une Italienne, Henein découvre très tôt l’Europe (Bruxelles, Madrid, Rome, Paris) où il effectue l’essentiel de sa scolarité. Rentré au Caire en 1933, il publie ses premiers textes dans la revue francophone Un Effort. C’est le début d’une longue aventure qui le verra collaborer à diverses publications égyptiennes et françaises telles que Don Quichotte, Valeurs, Jeune Afrique, l’Express. Parallèlement, Henein fait paraître des poèmes (Déraisons d’être, 1938), des récits (Le Seuil interdit, 1956), des essais (Pour une conscience sacrilège, 1944), des pamphlets (Qui êtes-vous, monsieur Aragon ?, 1945). Prenant une part active à l’avant-garde égyptienne, influencé par le surréalisme (« la plus ambitieuse tentative de notre époque dirigée contre l’obscurantisme »), Henein fréquente André Breton dont les « réserves et [les] sévérités », avoue-t-il, l’« ont aidé à [se] libérer de tout un pathos confondant et emprunté », même s’il finira par rompre avec l’auteur de Nadja. En 1954, Henein se convertit à l’islam pour épouser la femme de sa vie, Iqbal el-Alaily, petite-fille d’Ahmad Chawki. Il dirige alors une manufacture de cigarettes dont il se fera bientôt expulser par le nouveau régime. Le couple se résout à l’exil en 1962 et c’est en France, dans la nuit du 17 au 18 juillet 1973, que Georges Henein s’éteint des suites d’un cancer à la gorge.

La première partie du volume est consacrée à l’œuvre poétique de Henein, une œuvre en vers libres et en prose qui débute sous le signe de la révolution surréaliste : puisant à pleines mains dans le registre trivial et scatologique, le poète se livre à des fulminations festives contre l’establishment bourgeois, les régimes totalitaires, le nationalisme va-t-en-guerre qui prépare « des enfants de choc / carnivores et patriotiques / pour la prochaine séance / d’anthropophagie mutuelle. » Après la guerre, les illusions politiques de Henein s’étant consumées dans l’air anémié du nouvel ordre mondial, sa poésie se fait plus grave, plus sombre, plus sibylline aussi. Elle se concentre désormais sur le sens de l’être, sur la condition humaine dans un monde voué au néant et à « l’usure circulaire de [la] vie. » On y rencontre un « dernier homme » qui « s’enquiert du chemin de l’abîme », des corps accablés de lassitude à la « démarche nocturne d’homme sans aucun but », des individus errant seuls dans des espaces désolés et primitifs où « personne » ne « pratique / le pardon des caresses. » La femme, énigmatique et distante, apparaît comme une précieuse mais trop rare clarté dans cet univers de solitude. La maturation désabusée du poète s’accompagne d’une épuration de l’écriture : ses propos résonnent désormais comme des litanies minérales, des sentences hiératiques.

La même atmosphère de désolation caractérise les récits de Georges Henein rassemblés dans la deuxième partie de l’ouvrage ; des récits imprégnés de poésie et de mystère, surréalistes d’inspiration et de facture, qui dessinent les contours d’un monde hostile où l’homme peine à rompre la malédiction de la solitude (« Il n’y a plus personne pour m’avertir que ma vie se poursuit »). L’absurdité apparente des situations mises en scène contraste avec la grande tenue de la langue, la solennité du ton, l’impeccable harmonie de la période. Les récits de Henein tiennent, selon le vœu de Flaubert, par la force interne de leur style souverain et décanté.

On peut en dire autant des articles, essais, pamphlets et autres préfaces regroupés dans la troisième partie du volume, dont l’acuité et l’autorité toute bretonienne du style les classent résolument dans le domaine de la littérature. Ces textes sont constitués pour l’essentiel de chroniques parues dans la presse égyptienne et française. On y retrouve plusieurs facettes de l’écrivain : le Henein surréaliste des années 30, apôtre de la liberté et de la révolution ; le Henein critique littéraire qui défend l’hermétisme au nom de l’obscurité inhérente à l’homme, qui définit l’écriture comme « une façon de veiller » et la poésie comme « la recherche d’une réalité nouvelle », qui célèbre avec passion et justesse des écrivains tels que Jarry, Musil, Kafka, Malraux, Bataille, Calet, Cossery, Rassim, Michaux, Bonnefoy, Idriss, Cioran, Tuéni ; le Henein moraliste aussi, toujours en verve pour dénoncer la marchandisation de l’art, le « cancer bureaucratique », la société du spectacle, le « delirium publicitaire », les mystifications idéologiques, les postures et impostures intellectuelles, la course aux armements (notamment nucléaires), la discrimination raciale ou religieuse qualifiée d’« attentat contre l’avenir. » En filigrane de tous ces textes, se profilent des interrogations récurrentes sur le sens caché de l’actualité, sur le devenir de l’homme aux prises avec la tyrannie, le mensonge et l’emballement suicidaire de ce qu’on appelle encore, sans rire, le progrès.

L’œuvre de Georges Henein, on le voit donc, est multiple. Elle s’est essayée à tous les genres et n’a cessé d’évoluer à travers les décennies afin de s’adapter au cheminement intérieur de l’écrivain. Mais en dépit de cette mobilité permanente, de cette perpétuelle et salutaire remise en question, les textes de Henein manifestent deux constantes fondamentales qui ne leur ont jamais fait défaut depuis les premières chroniques parues dans Un Effort : l’insoumission à l’ordre établi et l’investissement dans l’écriture. Henein rappelle en cela les parcours de ses compatriotes Joyce Mansour (Cris, 1953, Déchirures, 1955) et Edmond Jabès (Je bâtis ma demeure, 1959, Le Livre des questions, 1963-1973). La première, comme lui, s’est dressée contre les interdits et les tabous en faisant du langage l’instrument sublime de sa déchéance libératrice. Le second a, lui aussi, interrogé obstinément les mystères du verbe, y trouvant son prolongement et son identité ultime au point de proclamer que « la vie se fera texte. » Ajoutons à cela que Mansour et Jabès, comme Georges Henein, ont été marqués à leurs débuts par le surréalisme avant de s’en éloigner pour tracer leurs propres chemins, loin des conformismes béats et des ronronnantes duplications. Le surréalisme aura été pour eux ce qu’il a été pour Leiris, Char, Queneau ou Gracq : un initiateur de quêtes, un révélateur d’identités, un catalyseur de génies.

Si la formule a encore un sens à notre époque dominée par la littérature-spectacle, cette édition en un volume des œuvres de Georges Henein constitue un véritable « événement littéraire. » Il serait dommage de le manquer.

 
 
« En filigrane se profilent des interrogations récurrentes sur le sens caché de l’actualité et sur le devenir de l’homme aux prises avec la tyrannie »
 
BIBLIOGRAPHIE
Œuvres de Georges Henein, Denoël, 2006, 1062 p.
 
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