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Portrait
Salah Stétié : Poète du mystère, ambassadeur du dialogue
Cette 23e édition du Salon du Livre francophone de Beyrouth célèbre la poésie en ayant pour invité d’honneur Salah Stétié. Estimé comme l’un des grands maîtres de la littérature française, il a fait le choix du dialogue avec des écrivains et des artistes d’autres traditions, toujours à partir de sa propre tradition arabe.

Par Ritta Baddoura
2016 - 11
Enfant, Salah Stétié a baigné dans le Liban merveilleux du matin du XXe siècle, celui même que Schéhadé raconte. Ce Liban, notamment la montagne en été, en ses parts d’abondance, de sincérité, de partage et de complexité, a captivé le jeune garçon puis l’homme. En lui se situent, pour Stétié, le secret de sa poésie et de sa brillante carrière dans la diplomatie en tant qu’ambassadeur du Liban. Double parcours : « double source dans laquelle (il a) puisé les raisons de vivre, d’écrire et d’agir ».

À partir de ce lien premier à « l’inter » : interreligieux, international ; Stétié fait continuellement triompher les dimensions de la rencontre sur celles du rejet. Il choisit le chemin de la révélation de soi à travers l’épreuve de l’autre. Sa poésie a cela d’inédit qu’elle est alchimie entre l’inspiration française, l’appréhension romantique allemande et la tradition arabe puisant dans la littérature de la haute époque ou jahiliyya, la poésie mystique et le verbe du Coran. Qu’il s’agisse des valeurs de son patrimoine personnel et intellectuel, ou de valeurs universelles, Salah Stétié considère les avoir « mieux défendues en langue française ». C’est ainsi qu’il a « le génie paradoxal de rendre l’Occident à lui-même, en le restituant à sa part la plus orientale », analyse S. Barsacq. La convergence des cultures et des peuples demeure une priorité pour cet écrivain à l’érudition colossale, encore engagé via divers écrits et communications, à transmettre l’importance d’une mémoire éclairée et la nécessité du dialogue en ce début de siècle aux enjeux périlleux.

Poésie, essais, récits de voyage, formulations aphoristiques, portraits d’écrivains, livres d’artistes, Stétié, né en 1929, est l’auteur d’une œuvre féconde et exigeante couvrant plus d’un demi-siècle de publications. Traduite en arabe et dans la plupart des langues européennes, son écriture a été saluée par de nombreuses distinctions dont le Grand Prix de la francophonie de l’Académie française, le Grand Prix international des Biennales internationales de Liège, et le Prix Saint-Simon. En janvier 2016, Stétié est promu au rang de Grand Officier de la Légion d’honneur. Il est le deuxième Libanais à figurer parmi les grands auteurs – Homère, Cervantès, Racine, Hugo – de la collection « Bouquins » chez Robert Laffont, avec Gibran, autre quêteur de mystère, habité d’Orient et d’Occident. 
Dans sa démarche poétique, Stétié cherche à approcher toute chose par son point de mystère : « Tout de l’homme est mystérieux et le travail de l’écrivain consiste à éclairer ce mystère tout en le préservant », dit-il. Traverser pesanteur, ténèbres, froideur, pour accéder à la brûlure puis à la transparence, tout en conservant l’alliance des opposés, c’est le rare équilibre que recherche ce poète. De cette confrontation intime à la matière, naît la poésie stétienne, en son désir de faire « rayonner l’intérieur des choses ». Cette poésie n’est pas celle du dévoilement ou de la compréhension. Elle se fonde « sur la participation » (Z. Darwiche Jabbour) et attend du lecteur un engagement entier. Effort et épreuve – de l’écriture et de la lecture – résonnent avec les épreuves de la vie, afin que chacun du poète et du lecteur accède à un niveau plus secret de lui-même.

Lié à certains parmi les écrivains essentiels du XXe siècle, dont Jouve, Michaux, Char, Du Bouchet et Bonnefoy, Stétié a également collaboré avec des artistes comme Ubac, Alechinsky, Tapiès, Wou-ki, Kijno, Baltazar, Hollan, Dufour, Woda, Koraïchi ou Massoudy. Son goût profond pour la peinture anime dès le début son cheminement d’esthète et d’écrivain. Peu est dit de la fascination exercée par son univers sur tant d’artistes qui y ont puisé l’inspiration de belles et étranges façons. En témoigne le superbe ouvrage Salah Stétié et les peintres (Au fil du temps, 2012) qui puise dans plus de cent livres d’artistes et voyage au cœur des connivences entre le poète et l’image sensible (peinture, gravure, calligraphie, encre, collage, aquarelle, photographie).

Salah Stétié est « mieux qu’un écrivain francophone, il est l’un des grands maîtres de notre littérature française qu’il a su vivifier de l’intérieur “par amour” », nuance justement S. Barsacq. Retenons cette évocation de l’amour et rappelons ce que Z. Darwiche Jabbour observe en 1996, alors qu’elle étudie l’apport des mystiques musulmans à l’écriture stétienne : « Le mystique est un amoureux transi, son écriture privilégie les élans du cœur. Stétié qui se veut être de ces amants de l’absolu, reste un amant discret, son écriture se protège contre l’invasion du sentir. » Vingt ans plus tard, Stétié, encore « amant de l’absolu », continue de quêter la connaissance et le mystère « par amour ». Mais ses tout derniers poèmes sont épiphanie du sentir. Les ardeurs du cœur et les rotations de l’esprit chantent à l’unisson le corps si assourdissant qu’il en devient lucide. Ancré dans sa chair, au plus près du mystère d’être un homme, et tourné vers les chants de l’enfance, Salah Stétié habite la finitude et écrit au rythme d’un réel ouvert à l’infini.

La vie grave
« Je te regarde et je te vois/ Bruissante du bourdonnement des ruches/ Et je t’entends./ Entre nous un silence fait silence/ Des ombres s’étant glissées dans nos cœurs/ Couleuvres froides dans l’eau très froide de l’été/ L’étreinte dans le lit est lumière/ Et l’horizon est notre enfant dans le lit/ Tout songe et tout est blé ; là-bas, loin,/ Le frisson de ta disparition./ De toi par toi vers toi/ Les chemins entortillés de l’amour./ Ainsi que suspension d’huile consacrée lisse/ Et soudainement effacée l’aile/ Comme masse de béton tombée dans la lumière/ Tremblant tremblant je suis/ Ô contre moi tremblant/ Le bleu déchirant de tes jambes. »

BIBLIOGRAPHIE

L’Été du grand nuage de Salah Stétié, Fata Morgana, 2016, 80 p.
L’Extravagance, Mémoires de Salah Stétié, Robert Laffont, 2014, 648 p.
En un lieu de brûlure (Œuvres) de Salah Stétié, Bouquins/ Robert Laffont, 2009, 1184 p.


Salah Stétié au Salon:
Conférence inaugurale « Arabité et francité : l’inévitable dialogue », le 5 novembre à 15h (Amphi Gibran)/ Séance de dédicace à 17h (Orientale)

Conférence « La Méditerranée tragique d’aujourd’hui : interrogations et perspectives », le 6 novembre à 17h (Amphi Gibran)

Lecture poétique de L’Été du grand nuage, le 7 novembre à 16h (Amphi Gibran)
 
 
D.R.
 
2017-06 / NUMÉRO 132