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Portrait
André Tubeuf, le déraciné
70 ans après, André Tubeuf n'a pas oublié l'Orient de sa jeunesse, qu'il raconte avec gourmandise.

Par Jean-Claude Perrier
2016 - 12


Lorsqu'il a quitté Beyrouth en bateau, en 1946, pour gagner la France, l'ancienne « métropole », afin d'y faire ses ‒ brillantes études, André Tubeuf, en dépit de son jeune âge, seize ans à l'époque, savait bien, tout au fond de lui, que c'était définitif. Que se tournait à jamais une page fondamentale de sa vie, son enfance, pas forcément facile mais unique, et qu'il ne reviendrait sans doute jamais en Orient, où il avait pourtant toutes ses racines. « Je ne serai jamais un Français de France », écrit-il dans le beau récit, L'Orient derrière soi, qu'il consacre, 70 ans plus tard, à ces premières années. Tant de temps après, « je me sens encore proche de l'hospitalité, de l'ouverture d'esprit, de l'aisance à vivre et à survivre que j'ai héritées de ma mère, dit-il, une vraie Méditerranéenne, chrétienne d'Orient ni arabe ni levantine, qui avait trente-six cousins germains disséminés un peu partout, dont nombre de Consuls de France, comme son père ». Pas « Français de France », donc, mais patriotes : « Le 20 juin 1940, la tante Clémentine, surnommée la Jeanne d'Arc du Bosphore, entonnait La Marseillaise et se ralliait à De Gaulle, alors que, à cause de la guerre franco-française, elle n'avait même plus de papiers ! »

Écouter André Tubeuf, conteur sensible, c'est comme feuilleter un livre d'histoire, avec toutes les folies des guerres, mais aussi un album de photos. « Je suis oriental, dit-il, mais grec. Je me suis toujours senti “entre deux mondes”, celui des autochtones et celui des vrais expatriés, qui rentreraient en métropole, et acceptable pour aucun. » Tubeuf est né en Turquie, en 1930. À Smyrne, exactement, comme il dit toujours, de même qu'il dit Salonique ou Stamboul. « Les vieilles dames et les vieux Ottomans disaient encore parfois Constantinople », s'amuse-t-il. « Je suis Smyrniote et fier de l'être, comme Dario Moreno, Onassis, Filipacchi, et, peut-être, Balladur, mais ses origines sont contestées. Passons. » Il a vécu en Turquie jusqu'en 1941, date à laquelle son père, un ingénieur dans les chemins de fer qui avait coupé tout lien avec sa famille en France, est expulsé par le gouvernement turc, en pleine phase de xénophobie. « Dès ma naissance, j'ai su qu'on serait obligés de partir un jour », raconte-t-il.

La famille Tubeuf migre alors vers la Syrie, sous protectorat français. Le jeune garçon, qui parlait le turc, écrit, depuis Mustafa Kemal Atatürk, dans l'alphabet romain, découvre une langue radicalement différente, l'arabe, qu'il n'a pas le temps ni besoin d'apprendre. Après trois mois passés à Alep, les Tubeuf gagnent le Liban, la très cosmopolite Beyrouth. Il y restera jusqu'en 1946, jusque après l'indépendance. Ses parents, eux, y demeureront encore trois ans. Il les visitera une seule fois, en 1948. Quant à la Turquie, il n'y a jamais remis les pieds, sauf une petite fois, dans les années 80, à l'occasion d'une croisière musicale où il était conférencier. « À quoi bon ? Tout cela a tellement changé. Je n'ai plus de famille, plus d'attaches en Orient. »

Il a tellement bourlingué dans ses jeunes années, qu'il a voulu mener ensuite la vie la plus sédentaire possible. Normalien, agrégé de philosophie, il a eu la chance, tout jeune, d'être nommé à Strasbourg professeur de classes préparatoires, hypokhâgnes et khâgnes. Il y a passé quarante-cinq ans, « loin de la mer et loin de Paris » (où il vit quand même aujourd'hui), s'occupant de sa famille et de son œuvre. André Tubeuf est l'auteur d'une vingtaine d'ouvrages, la plupart consacrés à la musique : Wagner, Mozart, Beethoven, et un Dictionnaire amoureux de la musique, paru chez Plon en 2012. Où l'on chercherait en vain des sonorités orientales. Et pourtant : « Mon premier souvenir sonore de Beyrouth, raconte-t-il, c'est notre voisin qui écoutait Oum Kalsoum, déjà âgée, et Farid el-Atrach, un crooner local ». « J'ai encore la mémoire des lieux, des odeurs, des paysages, et j'ai gardé toutes les photos. » On a les racines qu'on peut.

 
 
D.R.
« Mon premier souvenir sonore de Beyrouth, raconte-t-il, c'est notre voisin qui écoutait Oum Kalsoum, déjà âgée, et Farid el-Atrach, un crooner local. »
 
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