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2018-05 / NUMÉRO 143   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Portrait
En ce temps-là, Monsieur
(inspiré par une chanson de Jacques Brel)

Par Roger Assaf
2018 - 05

 Faut vous dire, Monsieur, qu’en ce temps-là, on ne rêvait pas, Monsieur, on ne rêvait pas, on vivait…

On avait les cheveux longs, on fumait des gitanes, on parlait, on parlait, on parlait, parce que les mots étaient juteux, gorgés de sens, liberté, égalité, révolution. Quand on est des millions à rêver en même temps les mêmes choses, ce n’est plus un rêve, c’est vivre aujourd’hui ce que nous voulons vivre demain, tous ensemble.

Faut vous dire, Monsieur, qu’en ce temps-là, on n’était pas fous, Monsieur, non, on n’était pas fous, on s’aimait.

On partageait tout, et d’abord les idées. Et les idées, ça bouge, ça se pratique, ça se critique, ça a des racines et ça se nourrit d’histoire et d’histoires, ça fend la terre et ça se dresse, ça germe de partout, et puis ça a des branches et des feuilles et des fleurs et des fruits. La vérité ne se trouve pas dans les dogmes, elle est le fruit de la nécessité, elle n’est pas le programme d’une minorité qui veut modeler le monde selon son idéal, elle est l’action des millions d’hommes qui sont le peuple, elle est la nécessité historique qui se fait réalité...

Excusez-moi, Monsieur, je parle comme on parlait en ce temps-là, on était tous philosophes, oui, mais c’est comme ça les révolutions, la philosophie devient une nécessité absolue, quotidienne, tous les neurones fonctionnent pendant la révolution, c’est pas comme dans les démocraties, tu donnes ta voix et tu n’as plus rien à dire… D’ailleurs, si les élections pouvaient vraiment changer les choses, elles seraient interdites.

Faut que je vous raconte, Monsieur, en ce temps-là, un groupe d’étudiants libanais à Paris chahutait une représentation du Bourgeois gentilhomme dans la Cité universitaire, ils clamaient : « Nous sommes contre les bourgeois et contre les gentilshommes ! » Et la représentation fut annulée.

Mais oui, Monsieur, faut vous dire qu’en ce temps-là, on n’était pas polis, on n’était pas polis, Monsieur, on riait…

Et puis un jour, à Beyrouth, on a fait la révolution sur scène, Monsieur, on portait des foulards palestiniens, on avait un livre rouge dans la main gauche et le poing droit levé, on a renversé le gouvernement, et puis des soldats israéliens sont venus et on leur a chanté « Ma hamma an namout » (Qu'importe si l'on meurt),, des paroles de Che Guevara traduites par Issam Mahfouz et mises en musique par Walid Gholmieh. Puis à l’aube, on a été au centre-ville et on a pris un bol de sahlab… Faut vous dire, Monsieur, qu’en ce temps-là, le centre-ville était à nous…

Un jour, demain, dans dix ans, dans un siècle, nous ferons la révolution, Monsieur. Oui, je sais que l'horizon s’éloigne quand on avance vers lui. Mais faire la révolution, c’est une façon de vivre aujourd’hui. Chaque fois que tu vois une injustice, chaque fois que tu entends un mensonge, chaque fois que tu es témoin d’une souffrance imposée à un homme par un autre homme, une femme par un homme, un enfant par un adulte, un civil par un soudard, un noir par un blanc, un païen par un croyant, un croyant par un autre croyant, un mendiant, un chômeur, un réfugié, une victime, révolte-toi, un peu, beaucoup, peu importe, tu auras vécu quelques instants ou quelques heures la joie de ce temps-là. Faut vous dire, Monsieur, qu’en ce temps-là, on ne vieillissait pas, Monsieur, on ne vieillissait pas, on était éternels.

Oui je sais, Monsieur, je sais qu’il y en a qui sont morts, des morts défunts et des morts vivants, oui, je sais, il y en a qui sont devenus riches, ou même ministres, mais la révolution n’est pas l’affaire d’individus. Vous et moi, Monsieur, nous sommes des individus, ce sont les idées qui font les révolutions, les idées ça vit plus longtemps que les hommes. Et les images, il y a des images qui naissent comme la végétation dans les murs lézardés et qui se réfugient dans les mémoires. Les bulldozers de Solidere charrient tout, les murs et les fleurs, mais les images restent. Faut vous dire, Monsieur, qu’en ce temps-là, on n’était pas pauvres, Monsieur, on n’était pas pauvres, on était poètes.

Tenez, Jan Palach, vous vous souvenez de lui ? Un étudiant tchèque de 21 ans, étudiant en philosophie. Quand le printemps de Prague s’essoufflait et que les chars soviétiques écrasaient la révolution comme on écrase un chat de gouttière sur la route, il a eu l’idée de s’immoler par le feu sur la place Venceslas. Il courait, torche vivante. Son message écrit était un appel à la grève illimitée. Ses derniers mots, à l’hôpital ont été : « Peux pas aller plus loin… impossible… l’homme doit combattre autant qu’il peut… ce n’est peut-être pas encore possible ici… » Vingt ans plus tard, en 1989, son message fut entendu, la révolution de Velours mobilisait des centaines de milliers de personnes et renversait le régime totalitaire. Vaclav Havel, un dramaturge, était élu président. Faut vous dire, Monsieur, qu’en ce temps-là, on n’était pas libanais, ni français, ni tchèques, non Monsieur, on était l’humanité tout entière.

Aujourd’hui, Monsieur, non hier, une chevelure blonde toute en boucles s’allumait à la veille de Noël, une jeune fille de 16 ans giflait un soldat israélien. Ahed Tamimi est en prison, mais ses boucles blondes ne se sont pas éteintes. Vous reverrai-je dans vingt ans, Monsieur ?

Mais il est tard, Monsieur, vous devez rentrer chez vous.

Bonsoir, Monsieur, demain il fera beau ! 

 
 
Damir Sagolj/Reuters
« L'Espoir est un état d'esprit. C'est une orientation de l'esprit et du cœur. Ce n'est pas la conviction qu'une chose aura une issue favorable, mais la certitude que cette chose a un sens, quoi qu'il advienne. »- Vaclav Havel
 
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