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2019-09 / NUMÉRO 159   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Portrait
Elena Ferrante, la toute-puissance de l’auteur


Par Tarek Abi Samra
2019 - 05


Imaginez que Flaubert ait sciemment rédigé toutes ses lettres en vue d’en composer une œuvre et de créer ainsi cette fameuse figure de l’écrivain ermite qui a immolé son existence entière sur l’autel du beau style ; imaginez, de plus, que cette œuvre hypothétique soit notre seule source de renseignements sur l’auteur de Madame Bovary ; que nous ne possédons donc rien qui puisse sinon démentir, du moins nuancer l’autoportrait de l’artiste ; enfin, que les lettres de ses correspondants, ainsi que les autres formes de témoignages sur sa vie (comme les passages malveillants que les frères Goncourt lui ont consacrés dans leur Journal) n’existent tout simplement pas, et vous aurez alors une idée de ce qu’est ce livre étrange intitulé Frantumaglia : Elena Ferrante traçant son autoportrait avec la même liberté et en y exerçant le même contrôle que s’il s’était agi de créer un personnage de fiction.

Bien entendu, cela aurait été impossible si Ferrante n’avait pas décidé de cacher sa véritable identité. Son nouvel ouvrage, un recueil d’articles, de lettres et d’entretiens s’étalant sur une période de vingt-quatre ans et dans lesquels elle aborde sa conception de l’écriture et revient sur les thématiques essentielles de ses romans, est également, en partie, une tentative d’expliquer les raisons qui l’ont déterminée à ne vouloir exister sur la scène médiatique – et dans l’esprit de ses lecteurs – que sous la forme d’un simple pseudonyme.

« J’ai l’intention de ne rien faire pour L’Amour harcelant (son premier roman), rien qui ne comporte un engagement public de ma personne », affirme-t-elle catégoriquement dans une lettre à son éditrice peu avant la parution du livre en question. « Je n’interviendrai qu’à travers l’écriture, poursuit-elle, en me limitant toutefois, là aussi, au minimum indispensable. Je me suis définitivement engagée de la sorte auprès de ma famille et de ma propre personne. » Puis, au paragraphe suivant, Ferrante ajoute : « J’ai du mal à expliquer cette décision de façon exhaustive, tu le sais. Je me contenterai de te confier qu’il s’agit d’un petit pari lancé à moi-même, à mes convictions. Je ne crois pas que les livres aient besoin des auteurs, une fois qu’ils sont écrits. S’ils ont quelque chose à raconter, ils finiront tôt ou tard par trouver des lecteurs. »

Vu le succès ultérieur et fulgurant de ses romans, surtout de la tétralogie L’Amie prodigieuse qui a trouvé des millions de lecteurs dans le monde entier, on ne risque pas de se tromper en disant que Ferrante a gagné son « petit pari ». Mais en outre, tout est là, ou presque, dans les quelques lignes du début de Frantumaglia : son « désir un peu névrotique d’intangibilité », c’est-à-dire sa « timidité », ainsi que son besoin, après avoir fouillé cruellement sa propre intimité pour écrire un roman, de reprendre ses distances, de recouvrer son intégrité et de se séparer de son livre ; sa volonté, en ne révélant pas sa véritable identité, de protéger l’intimité de sa famille et de ses proches, car en inventant un univers romanesque, explique Ferrante, elle ne peut que s’approprier certains éléments de la vie privée des personnes qu’elle connaît ; son hostilité envers la société médiatique qui menace la démocratie, fait de tout un spectacle, transforme les citoyens en public, permet à des clowns infâmes tels que Berlusconi (ou, plus récemment, Trump) de devenir hommes d’État et, dans le domaine de la littérature, impose à l’écrivain la tâche servile de promouvoir constamment ses produits – ses livres – et, surtout, sa propre personne ; enfin, son insistance inlassable, tout au long de sa carrière de romancière, sur le fait qu’un texte littéraire se suffit à lui-même, que la biographie de l’auteur est sans importance et n’aide pas à mieux comprendre l’œuvre. 

Or, au fil des ans, Ferrante a fait une découverte cruciale : même si la personne réelle qui écrit des livres reste totalement dans l’ombre, l’auteur ne cesse pas pour autant d’exister dans l’œuvre écrite. Il est un être de fiction créé de concert par l’écrivain et le lecteur et qui ne se manifeste que dans le texte. « Aujourd’hui, dit Ferrante dans un entretien, je redoute, plus que tout, la perte de l’espace créatif totalement anormal qu’il me semble avoir découvert. Écrire en sachant qu’on pourra orchestrer à l’intention des lecteurs non seulement une histoire, des personnages, des sentiments, des paysages, mais aussi sa propre figure d’auteure, la plus vraie puisqu’elle est faite de la seule écriture, de la pure exploration technique d’une éventualité, n’est pas rien. Voilà pourquoi soit je reste Elena Ferrante, soit je cesse de publier. »

Il est donc question d’un auteur qui s’auto-engendre par l’acte de l’écriture et qui, comme Dieu dans sa création, est partout présent dans son œuvre. C’est aussi un auteur qui peut mentir, mais pour dire la vérité. Il ne s’agit pas seulement de la fabulation romanesque qui vise à révéler certains aspects de la réalité, mais de beaucoup plus. En parlant de ses entretiens (qu’elle accorde toujours par e-mail, et qui sont, par conséquent, une forme d’écriture et non pas une parole spontanée), Ferrante dit : « L’idéal, pour moi, serait d’obtenir au moyen de réponses brèves le même effet que la littérature : en d’autres termes, d’orchestrer des mensonges qui disent toujours, rigoureusement, la vérité. » Autrement dit, elle nous prévient que sa figure d’auteure, elle la modèle à sa guise ; que les informations autobiographiques qu’elle nous livre dans Frantumaglia – comme le fait qu’elle est originaire d’un milieu napolitain pauvre, à l’instar des deux héroïnes de L’Amie prodigieuse – peuvent être fausses ; et que, paradoxalement, cette image d’elle-même inventée de toute pièce révèle son moi profond plus que ne le ferait la connaissance de la personne réelle cachée derrière le pseudonyme.

Bref, Elena Ferrante, telle que nous pouvons la connaître par ses romans, ses entretiens, ses articles, ses lettres, est de bout en bout un personnage de fiction. Il faudrait cependant ne pas oublier que l’image que nous nous faisons de n’importe quel écrivain célèbre est également, le plus souvent, une fiction ; mais une fiction d’une nature inférieure à celle de la première, car elle est produite par les médias dans le but d’enjoliver, de simplifier et donc de mentir pour, tout simplement, cacher la vérité. Ferrante dit être très attachée à la position défendue par Proust dans Contre Sainte-Beuve. Il est peut-être opportun de s’en souvenir ici : « Un livre est le produit d’un autre moi que celui que nous manifestons dans nos habitudes, dans la société, dans nos vices. Ce moi-là, si nous voulons essayer de le comprendre, c’est au fond de nous-mêmes, en essayant de le recréer en nous, que nous pouvons y parvenir. Rien ne peut nous dispenser de cet effort de notre cœur. »

 
 
 BIBLIOGRAPHIE  
Frantumaglia : L’écriture et ma vie d’Elena Ferrante, traduit de l’italien par Nathalie Bauer, Gallimard, 2019, 464 p.
 
 
 
« Je ne crois pas que les livres aient besoin des auteurs, une fois qu’ils sont écrits. » « Soit je reste Elena Ferrante, soit je cesse de publier. »
 
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