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Selahattin Demirtas : « Je n’abandonne rien. »
Son précédent recueil L’Aurore a été finaliste du prix Médicis étranger 2018 et lauréat du prix Montluc 2019 Résistance et Liberté. Selahattin Demirtas est à nouveau présent dans cette rentrée littéraire avec un recueil de nouvelles, Et tournera la roue, aux éditions Emmanuelle Collas.

Par Georgia Makhlouf
2019 - 09
Il est emprisonné depuis 2016 à la prison de haute sécurité d’Edirne et il encourt une peine de prison de 183 ans. Il ne vivra sûrement pas aussi longtemps, mais ses écrits sans doute continueront à vivre, à circuler, à être lus et partagés. Alors que la Turquie ne cesse de s’enfoncer dans la dictature, Selahattin Demirtas poursuit son patient travail d’écriture du fond d’une cellule de douze mètres carrés « que l’on s’est appliqué à rendre intégralement grise du sol au plafond » et ne cède en rien sur son engagement pour la démocratie, l’égalité de tous au sein d’une nation réconciliée et la liberté d’être ce que l’on est quels que soient son genre, son appartenance ethnique, son âge, sa classe sociale. Il a fait rêver la Turquie et il entend maintenir vive la flamme de ce rêve. « J’écris, je dessine, je crée et je n’abandonne rien », écrit-il dans une lettre à son éditrice le 4 mai 2019. 

C’est le 4 novembre 2016 que des policiers débarquent chez Selahattin Demirtas à Diyarbakir. Le coprésident du Parti démocratique des peuples (HDP) est officiellement arrêté pour des liens supposés avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), considéré par la Turquie comme une organisation terroriste. En réalité, il paie son insolente réussite politique : lors des législatives de 2015, son parti de la gauche laïque est devenu la troisième force du pays, Mais la rage du président turc, que Demirtas appelle « le sultan », dépasse la simple lutte politique pour viser l’homme et, à travers lui, sa terre d’origine. Demirtas a ainsi échappé à plusieurs tentatives d’assassinat. 

Il est né le 10 avril 1973 à Elâzig dans le Kurdistan turc, au sein d’une famille zaza, une minorité kurde d’origine indo-iranienne qui a son dialecte propre. Son identité se construit dans une atmosphère de clandestinité, que ce soit dans les salons familiaux ou ailleurs, « au gré de chants entonnés dans une langue inconnue », une langue qu’il ne comprend pas. Mais c’est au lycée de Diyarbakir, véritable foyer politique, qu’il prend conscience de ses racines. En 1991, le responsable local du Parti populaire du travail est kidnappé et tué par un groupe de paramilitaires. Le jeune Demirtas fait alors l’expérience physique du fait politique : « Alors que je me rendais sur la place où allait se dérouler l’enterrement, j’ai croisé un groupe de jeunes en train de courir. Ils étaient poursuivis par des policiers en civil armés de kalachnikovs. J’ai couru comme eux. Après m’être enfui, j’ai participé à l’enterrement », évoque-t-il sur le site turc Haber7. « C’est à ce moment précis que je suis devenu quelqu’un d’autre. » 

Une soif de justice s’inscrit profondément en lui. Il choisit le droit, devient avocat et se spécialise dans les crimes politiques non résolus. En 2006, il crée la Fondation turque pour les droits de l’homme et le bureau d’Amnesty International à Diyarbakir. L’année suivante, il est élu député pour la première fois et sera régulièrement réélu. Il fonde, en 2011, le HDP, dont il devient le coprésident. C’est son « entêtement démocratique » qui lui vaut les nombreuses poursuites pénales dont il fait l’objet. Demirtas dénonce sans relâche « un présent assourdi par le fracas des blindés et de l’artillerie » et les vociférations d’un Erdogan, « apparemment convaincu qu’il lui suffit de hurler de plus en plus fort depuis son palais pour asseoir sa légitimité ».

Selahattin Demirtas n’est pas seulement un homme politique. Il est aussi le père attentif de deux filles qui grandissent à présent loin de lui, nées de son mariage en 2002 avec Basak, rencontrée à l’université, et qui est institutrice. Basak qui entreprend un voyage de trois mille kilomètres, chaque semaine depuis le début de l’incarcération de son époux, dans le seul but de passer une heure au parloir avec lui et de l’encourager à poursuivre son combat avec les armes de la littérature. Car c’est la prison qui a fait de lui un écrivain, lui qui a toujours écrit mais n’avait jamais trouvé le temps de reprendre, de réécrire, de composer. Ses avocats se sont battus pour qu’il ait du papier et un crayon et depuis, il écrit. Des nouvelles, mais aussi des tribunes qu’il lance à la face du monde comme on jette une bouteille à la mer. Dans l’une d’entre elles, publiée dans Le Monde en juin 2018, on peut lire : « J’écris ces mots depuis le Centre pénitentiaire de haute sécurité d’Edirne. (…) La prison est située (…) au milieu des champs de tournesols. Chaque année, au mois d’août, les alentours de la prison se parent de vert et de jaune, étouffant dans une immense orgie de couleurs ses murs gris et monotones. Tous, on connaît les tournesols. Ils poussent en l’espace de quelques mois seulement, puis leur face supérieure, d’abord inclinée, se redresse pour regarder le soleil. Depuis ma jeunesse, et aujourd’hui encore, chaque fois que je contemple un champ de tournesols en fleur, j’ai l’impression de voir une foule de jeunes gens serrés côte à côte dans le cortège d’une manifestation. » Poésie et politique sont chez lui indissociables ; il poursuit en dénonçant les atteintes au droit subies par tous les opposants et réaffirme qu’il ira jusqu’au bout de son combat quel qu’en soit le prix.

Son second recueil, paru en Turquie le 12 avril 2019, a été tiré à 200 000 exemplaires, chiffre record en Turquie. Parcourant les différentes régions du pays, donnant la parole à plusieurs narrateurs, il se fait tour à tour avocat, agronome, bûcheron, voleur ou chauffeur. Ses nouvelles évoquent le moment où, pour un individu ou une communauté, quelque chose commence à changer et des bouleversements s’opèrent. « La plupart des hommes politiques pensent énoncer de grandes vérités avec leurs déclarations longues et grandiloquentes. Moi, j’ai toujours cru dans le pouvoir des histoires individuelles et humaines. Je suis coincé entre quatre murs mais il y a des milliers de Demirtas qui sont en train de travailler, ici et là, dans les champs, dans les mines, en entreprise. (…) Demirtas est au chômage, il est pauvre. Il est jeune. C’est une femme, c’est un enfant. Il est turc, kurde, arménien ou yézidi. Il est alevi ou sunnite. Peu importe qui il est, son esprit reste fort et son espoir intact ». Comme pour le précédent recueil, c’est par courrier que les contacts se font entre lui et son éditrice, Emmanuelle Collas. C’est d’ailleurs une lettre qu’elle lui avait fait parvenir alors qu’il était en prison qui a convaincu Demirtas de lui faire confiance, de lui donner carte blanche pour la traduction, l’édition et la promotion de ses nouvelles en français.

Selahattin Demirtasş n’est pas autorisé à tweeter, mais ses proches le font pour lui. Ses messages sont lus attentivement, à Istanbul surtout, où résident et travaillent près de trois millions de kurdes. Le vote kurde était décisif lors du scrutin du 23 juin et Demirtas avait appelé ses partisans à voter pour Ekrem Imamoglu, le candidat de l’opposition pour la mairie d’Istanbul, qu’il a remportée face au candidat d’Erdogan. Immense message d’espoir. « La roue finira bien par tourner », dit l’une des nouvelles de son dernier recueil. 


 
 
BIBLIOGRAPHIE  
Et tournera la roue de Selahattin Demirtas, Emmanuelle Collas, 2019, 192 p.
 
 
D.R.
« J’ai toujours cru dans le pouvoir des histoires individuelles et humaines. »
 
2019-09 / NUMÉRO 159