FEUILLETER UN AUTRE NUMÉRO
Mois
Année

2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
CHERCHER SUR LE SITE
 
ILS / ELLES
 
LIVRES
 
IMAGES
 
Au fil des jours...
 
Chroniques
Mohammed Aïssaoui, la liberté en mémoire
Ce que Aïssaoui ne cessera d’apprendre, au cours de son périple sur les traces de Furcy, c’est que de ce dernier on ne sait presque rien : ni son nom de famille, ni la date ou le lieu de sa mort, ni les noms et le nombre de ses descendants. Mais on connaît l’essentiel : à chaque instant de son existence difficile, Furcy a respiré au rythme de la liberté.

Par Ritta BADDOURA
2010 - 05
Mohammed Aïssaoui a le don de l’écoute. Lorsqu’il lit une dépêche de l’agence France-Presse en date du 16 mars 2005 titrant : « Le drame de Furcy, né libre, devenu esclave », il tend l’oreille. Ni le désordre poussiéreux, ni le volume des documents ficelés pêle-mêle mis aux enchères à l’hôtel Drouot, ni la somme dérisoire (2 100 euros) pour laquelle ils ont été attribués, ni l’indifférence générale entourant cette affaire ne le rebiffent. Au contraire, l’attention subtile et éclairée de ce journaliste au Figaro Littéraire s’anime. Quelque chose lui intime d’aller à la rencontre de Furcy et de déblayer son histoire. Son aventure ne fait que commencer, et rien n’est moins sûr que de réussir à rendre justice aux fières âmes reposant dans la fosse commune de l’oubli.

Un jour d’octobre 1817, trente ans avant l’abolition de l’esclavage de 1848, Furcy, trente et un an, se rend au tribunal de Saint-Denis en île de La Réunion (alors appelée île Bourbon) et intente un procès à son maître, le plus long procès jamais intenté par un esclave, en revendication de sa liberté. Ce procès durera vingt-sept ans et infligera à Furcy essentiellement, mais aussi aux femmes et hommes libres qui auront choisi de l’épauler, maintes souffrances et humiliations. Dans le torrent d’une période marquée par les mentalités et les idéologies esclavagistes et tourmentée par les craintes de révoltes et de pertes économiques et politiques qui accompagneraient l’abolition, Furcy mènera, de plus en plus seul et écrasé, un combat silencieux et obstiné. Toute sa vie sera orientée vers la reconnaissance de sa liberté de base, étant né d’une mère libre ayant quand bien même vécu dans les affres de la captivité. Ses jours auraient sans doute été plus sereins et confortables sans cette rébellion, lui dont le comportement exemplaire et les multiples talents le rendaient précieux à ses maîtres. Mais la liberté fondamentale à tout homme lui brûlera les entrailles de son appel et le poussera à mettre toutes ses forces au service de sa quête : il fallait que sa liberté trouve reconnaissance et qu’elle soit dite et inscrite par la parole de ses pairs. Aïssaoui s’est fait le compagnon, à près de deux siècles d’intervalle, de Furcy. À la manière de l’archiviste, de l’archéologue et du détective, il fouille de lourds dossiers dans l’espoir d’en tirer quelques lignes signifiantes. Il visite La Réunion et Maurice et marche dans le dédale de leurs rues et dans les quartiers de Paris et d’Aix-en-Provence, recherchant les pas de Furcy et des amis et ennemis qui ont fait son drame et son histoire. La patience et la persévérance exemplaires de Furcy l’inspirent et le guident. Il n’attend rien, n’escompte rien, sinon approcher au plus près la marche de Furcy vers sa liberté. Le détermination de cet homme à s’affranchir, quel qu’en soit le prix, le fascine et lui révèle l’autre visage des épreuves et des rêves. Furcy a jeté en Aïssaoui les germes du désir, celui qui pousse aux longs voyages et embarque le corps pour d’étranges aventures. L’auteur alors imagine Furcy, et nous imaginons avec lui. Il a pour lui une affection solide baignée d’admiration et nous l’aimons et l’admirons avec lui. Pas d’emphase ni de gloire dans son écriture, mais une pudeur élégante et une justesse d’expression. Ses mots se penchent avec curiosité et empathie sur les visages, leurs mimiques, ce que les gestes trahissent et ce que les tournures et les formulations de la langue portent de non-dits. Aïssaoui a suivi le lien de la fraternité pour une rencontre indicible avec son ami Furcy. Cette rencontre est si vaste qu’elle fait la place aux lecteurs et au monde. Aujourd’hui encore, la liberté n’est toujours pas un combat désuet et l’histoire de Furcy fait de la lumière à notre actualité. Aïssaoui a su mettre du sens là où il n’y avait qu’amnésie et silence. Il a su retenir la littérature en retrait par rapport à l’histoire de Furcy, ce qui au final a affiné son empreinte d’auteur. Là où l’arbre généalogique de Furcy est tronqué, Aïssaoui a rétabli la transmission de la mémoire. Les adoptions les plus profondes sont celles de l’esprit et du cœur ; Aïssaoui a élu Furcy pour aïeul en dignité, courage et liberté.

 
 
 
BIBLIOGRAPHIE
L’affaire de l’esclave Furcy de Mohammed Aïssaoui, Gallimard, 195 p.
 
2020-04 / NUMÉRO 166