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2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Un alpiniste dans l’édition
C’est l’histoire d’un homme qui, à plusieurs reprises dans sa vie, choisit de partir et de tourner le dos à ce qui ne répond pas à sa soif de liberté. Il s’appelle BW. Plus tard, la passion des livres devient un métier. BW est représentant d’une grande maison d’édition. Il part bientôt pour le Liban où il découvre le concret de la guerre.

Par Charif MAJDALANI
2010 - 02
Les lecteurs libanais qui apprécient la littérature non galvaudée connaissent Paysage avec palmiers, cet ouvrage que Bernard Wallet a consacré à sa passion violente et tourmentée pour le Liban, un pays qu’il a coutume d’appeler sa « matrie ». En revanche, ils peuvent assez légitimement ignorer que grâce aux éditions Verticales longtemps dirigées par Wallet, nombre d’écrivains libanais ont été publiés en France, directement en français ou dans des traductions de l’arabe, à l’instar de Fady Stéphan, Imane Humaydane Younès ou Youssef Bazzi.

C’est en 1996 que Bernard Wallet fonde les éditions Verticales, qui parviennent très vite à jouer dans la cour des grands et à troubler la quiétude de ces derniers en tentant de réhabiliter un travail d’éditeur basé sur l’amour des textes, le flair dans la recherche de talents, la passion de la découverte et du travail sans médiation avec les écrivains. Les éditions Verticales, parties de rien, vont s’offrir en dix ans un catalogue d’auteurs dont certains s’imposeront grâce à elles sur la scène de la littérature, comme Régis Jauffret ou François Bégaudeau. Mais cela ne va pas sans crises, notamment à cause de la figure même de Bernard Wallet, personnage athlétique au caractère volcanique et au regard tendre, célèbre pour ses légendaires colères mais incapable de se prendre pour un chef, de diriger, de donner des ordres. Le résultat évident de ce caractère inhabituel pour un patron, même au sein d’une petite entreprise, ce sont les tentatives répétées de ses collaborateurs pour l’écarter en profitant de ses fréquentes absences et de ses voyages. Conformément à son tempérament passionné et guère prêt à s’accoutumer à la bassesse humaine hélas si courante dans les milieux de pouvoir, Wallet ne sévit pas, ce qui aurait eu pour conséquence de le jeter dans une mêlée de boue et de fange à quoi tout son être répugne, et il finit par quitter la maison qu’il a lui-même fondée.

Les manipulations qui provoqueront son écœurement et son départ définitif auront été favorisées par des problèmes de santé. Au milieu de l’année 2008, Bernard Wallet est en effet frappé à l’endroit le plus fragile et en même temps le plus indispensable pour un lecteur, un passionné de livres et un éditeur : les yeux. Menacé de cécité, opéré et obligé de se tenir couché dans l’obscurité, Wallet passe alors par des moments difficiles que la découverte des agissements de ses collaborateurs ne fait qu’accroître. Confiné et rendu à lui-même, l’homme entreprend alors de raconter une part de sa vie tumultueuse à sa compagne, la romancière Lydie Salvayre. Avec son accord, cette dernière retranscrit son récit coupé de digressions, de colères et d’emportements, d’échanges, d’évocations et de rires, et de tout cela fait ce livre au titre à priori énigmatique, BW.

BW est donc un objet littéraire très singulier, un texte à deux voix, tantôt récit, tantôt dialogue, tantôt monologue à la forme étonnante, hachurée, fait de retours à ligne, d’avancées et de brusques décrochages, de changements de tons, de subites montées d’adrénaline, d’humour, de drôleries, d’aphorismes, de fulgurances poétiques et de considérations acerbes sur le monde contemporain et, en son sein, sur le monde de l’édition. Pourtant, ce n’est pas la vie de Wallet, appelé BW, qui est à proprement parler ici racontée. On n’y trouve pas, par exemple, l’histoire de l’aventure de Verticales, ce moment où pour l’amour de la littérature, Wallet a été forcé de composer avec les pratiques que l’époque impose à son métier et qui sont commandées par les seules logiques du marché. Le livre n’est, au contraire, que le récit de toute la violence des refus de Wallet au cours de sa vie, de ce long continuum de révolte et de survoltage que fut et qu’est toujours son existence. Le refus prend ici deux visages. Il y a celui des insoumissions de la prime jeunesse, avec la fougue, la violence et déjà le rejet d’une carrière toute tracée dans l’athlétisme et la course de demi-fond où brille BW. Il y a ensuite celui des grands et incessants départs pour tourner le dos à un monde jugé trop installé dans ses certitudes et son ennui. Les voyages évoqués ou racontés dans le livre sont innombrables, au Moyen-Orient au contact notamment de la misère palestinienne et de la guerre dans la région, en Espagne, en Irlande pendant les émeutes de 1969, en Algérie et bien sûr au Liban. Mais une part essentielle du livre est consacrée au premier voyage, effectué entre 1969 et 1971, et qui mène BW des portes de Clermont-Ferrand, sa ville natale, jusqu’aux montagnes de l’Asie, en passant, en une longue et épuisante errance par la Bulgarie, la Turquie, l’Iran l’Afghanistan, le Pakistan et l’Inde. Ces pages sont d’une beauté extraordinaire, où l’on suit l’errance d’un jeune homme dans la solitude des immenses paysages et des pays archimillénaires et épuisés, une errance qui le mène des cachots de Kandahar à une vie de seigneur sur les bords du lac Dal, à Srinagar, des grandes chevauchées à l’ancienne dans les steppes afghanes à une expédition imprévue au sommet de l’Himalaya, dans des pays où les reliefs tumultueux et toujours à la verticale, à l’inverse de l’horizontalité ennuyeuse de la vie dans les sociétés prospères, lui inspireront plus tard sans doute, le nom de sa maison d’édition.

Mais tout cela est traversé le long du livre par des digressions qui, de manière récurrente et presque obsessionnelle, font revenir le texte sur la question lancinante de l’édition et du livre, abandonnés à la logique consumériste. Le dépit et le désespoir de BW sont à ce propos complets. Prophète noir du devenir de la littérature en voie d’être remplacée d’après lui par des objets sans valeur autre que commerciale, BW en annonce sans cesse la fin, sur tous les tons, amusé, entêté, désespéré. Et c’est sur un pari concernant la survie de cet art ou sa mort que s’achève le livre, à l’issue d’un dialogue hilare entre le récitant et la narratrice, dialogue drôle et grave, sans illusions et pourtant heureux et tendu vers l’avenir, comme chaque page de ce très bel ouvrage.

 
 
Le texte revient de manière récurrente sur la question lancinante de l’édition et du livre, abandonnés à la logique consumériste.
 
BIBLIOGRAPHIE
BW de Lydie Salvayre, Seuil, 2009, 205 p.
 
2020-04 / NUMÉRO 166