FEUILLETER UN AUTRE NUMÉRO
Mois
Année

2020-02 / NUMÉRO 164   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
CHERCHER SUR LE SITE
 
ILS / ELLES
 
LIVRES
 
IMAGES
 
Au fil des jours...
 
Chroniques
Triste Orient


Par Katia GHOSN
2008 - 10
Que le monde arabe s’embourbe depuis des décennies dans une crise dont il peine à s’arracher, que face à l’échec de sa modernisation il s’épuise en réactions hostiles et régressives, que l’islamisme aspire à se présenter comme l’unique planche de salut alors qu’il n’équivaut bien souvent qu’à un déferlement de haine aveugle, sont autant de préjugés qui semblent faire l’unanimité et que Mohamed Kacimi, enfant de l’Algérie meurtrie à l’instar des autres pays de la région, métamorphosée au point de devenir méconnaissable, ne fait que confirmer. Son diagnostic, livré tantôt avec humour, tantôt chargé d’une ironie cinglante, fait plus mal qu’il ne prête à rire.

Les treize chapitres de ce livre s’ordonnent en trois mouvements. Le premier commence par l’enfance en Algérie, dans une zaouïa, où les psalmodies du Coran se mêlaient aux chansons de Françoise Hardy et des Au clair de la lune chantés par les écoliers, et culmine avec les soubresauts de l’indépendance arrachée. Une période où couvaient déjà toutes les contradictions : « Me voilà, poète en herbe surréaliste, avec Engels en poche, devant la porte de la mosquée cernée par les bulldozers de Boumédiène, pressé de lire un verset coranique pour apaiser la douleur d’un fou. »

Le deuxième mouvement fait d’impressions fugaces évolue au rythme des allers-retours de l’auteur depuis la France, terre d’accueil où il élit domicile. Lors de ses interminables pérégrinations à travers La Mecque, Sanaa, Le Caire, Alger, Beyrouth, Jérusalem, Fès et d’autres « villes et faubourgs amnésiques du monde arabe », Kacimi scrute d’un regard foudroyant la lente mais irrémédiable décomposition de ces sociétés. Si Beyrouth trouve légèrement grâce à ses yeux, c’est « justement parce que cette ville a été écrite comme une partition qui efface, brouille et récuse toutes les images de l’Orient que l’Occident a en tête ».

Au dernier mouvement, les condamnations, difficilement récusables, tombent sans appel : « Le hijab est l’effacement et l’abolition virtuels de la femme », « Ce monde arabo-musulman est un vaste goulag, sans Zinoviev ni Soljenitsyne ». La fameuse affaire des caricatures a lieu parce que « l’intégrisme commence quand l’homme perd le sens de l’humour »…

Les positions de Kacimi oscillent entre verdicts tranchants grossissant certains traits au point d’en occulter d’autres, et colères saines, proportionnelles aux déceptions de l’amour et aux espoirs volés en éclats. Post coïtum, l’Orient affiche un air si triste !

Cependant, la formule « L’Occident est à l’Arabe et au musulman ce que le juif fut au Polonais, coupable de la pluie, des incendies, de la famine et des chagrins d’amour » et l’explication qui y est donnée, à savoir qu’« aujourd’hui, les musulmans sont responsables de l’image que leur renvoie l’Europe. L’Autre ne peut me restituer que l’image que je veux bien lui donner de moi », risquent de se retourner contre l’auteur, car l’Occident se repaît aussi des même stéréotypes inverses sur l’Orient.

Non sans une certaine nostalgie, Kacimi opte pour la rupture. À la langue d’Allah il préfère celle du Je car c’est en elle et par elle qu’il sort des limbes de l’éternel : « À ma langue d’origine je donne l’au-delà et le ciel ; à la langue française, le désir, le doute, la chair. (…) Écrire en français, c’est oublier le regard de Dieu et de la tribu (…). C’est nier le dogme pour célébrer toute transgression. » Cependant, instaurant un dualisme entre les langues, Kacimi apporte de l’eau au moulin des tenants de la théorie du choc des civilisations, et semble oublier que c’est aussi par cette même langue, l’arabe, que des écrivains d’Orient s’insurgent tous les jours par la violence des mots contre la notion d’Allah et son habillage mythologique. « Plus les temps seront durs, plus notre rire sera fort ! » Sauf que le rire, et Kacimi en a si souvent fait l’expérience, n’est pas toujours un effet de la joie, mais a contrario l’expression douloureuse de la mélancolie.

 
 
« L’intégrisme commence quand l’homme perd le sens de l’humour »
 
BIBLIOGRAPHIE
L’Orient après l’amour de Mohamed Kacimi, Actes Sud, 2008, 203 p.
 
2020-02 / NUMÉRO 164