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2020-03 / NUMÉRO 165   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Itinéraire d'un rêveur engagé


Par Jabbour DOUAIHY
2007 - 03



Entre la référence explicite à Magritte dans le titre (Ceci n’est pas une pipe) et la parenté avec Les Mots de Sartre quant au traitement thématique et psychanalytique de l’autobiographie, Hazem Saghieh, le brillant columnist du quotidien al-Hayat, multiplie  dans son livre les références aux auteurs et idéologues qui ont marqué sa jeunesse avide d’engagement politique. Pourtant, ce n’est pas l’influence des doctrinaires comme Michel Aflaq avec ses slogans pompeux et creux, Antoun Saadé, « personnage chaplinesque promu par ses partisans à un rang divin »,  ou même Lénine, auteur de la prose « la plus insipide qui soit », et autres Isaac Deutsher, Adorno, Hannah Arendt ou Michel Foucault…  qui a décidé des choix politiques de l’auteur. C’est surtout dans un microcosme de jeunesse, un petit village grec-orthodoxe du Akkar (Liban-Nord), qu’il semble avoir puisé d’abord les « références » humaines à sa quête. Un camarade d’enfance, Ali, pendu à son transistor pour prendre le pouls du monde, Abdul Karim, le chauffeur de taxi qui ramenait de Syrie les nouvelles de la révolution baassiste en marche, Anis Bitar, qui ne faisait son apparition au village qu’entre deux séjours en prison pour des raisons politiques, un oncle, Khaled, assassiné pour les mêmes raisons et, surtout, une grand-mère chrétienne atypique professant un nationalisme nébuleux entre l’islam et l’arabité et pour laquelle l’espace géographique vital s’étendait toujours vers le Nord (les grandes villes syriennes) et jamais vers Beyrouth et le Liban émergent. C’est précisément vers des idéologies  déstabilisatrices de l’entité libanaise que s’est constamment tourné le jeune Hazem… Après une « préhistoire » tiers-mondiste marquée par les fantômes du Raïs égyptien ou de Patrice Lumumba relayés par le débit militant de la Voix des Arabes émettant du Caire, le voici embrigadé dans une obscure organisation nassérienne. La défaite de 1967 le jettera dans les bras du Parti national syrien dont il a gardé une « désagréable odeur » et la « honte » d’avoir prêté avec la main droite le serment à la Grande Syrie et à son initiateur. L’engagement communiste sera plus convaincant avec la « magie analytique » du marxisme qui a réponse à toutes les questions, ce qui en a fait, en fin de compte, une nouvelle religion, et la dernière d’entre elles. Il en sortira pourtant sans avoir fait connaissance avec le prolétariat et se réfugiera dans le khomeynisme, tout chrétien de naissance qu’il est, pour y découvrir que le dieu de l’Iran avait une « face hideuse… et ne s’engraisse que de haine ». Saghieh connaîtra aussi de près « l’autre camp » grâce à son séjour à Achrafieh, mais gardera les pires souvenirs de Beyrouth-Ouest livrée aux milices après l’invasion israélienne et la montée du Hezbollah. Le départ pour Londres tournera la page de ces engagements où il ressemblait « à un spectateur de cinéma qui s’émouvait plus que ne le faisait l’acteur, avec plus de sincérité, mais qui restait spectateur et non acteur. Ni activité universitaire, ni mobilisation dans les usines, ni séjour en prison, ni donnant des coups ou en recevant… Même les réunions m’ennuyaient ».

Pour les générations de Libanais qui avaient cru, à un moment de leur jeunesse, tenir entre leurs mains la vérité et se bercer du rêve de changer le monde, et qui en sont revenus avec un arrière-goût de raté, le livre de Hazem Saghieh, écrit dans un style caustique et parfaitement maîtrisé,  se lit avec un plaisir vengeur.  


 
 
C’est vers des idéologies déstabilisatrices de l’entité libanaise que s’est constamment tourné le jeune Hazem
 
BIBLIOGRAPHIE
Ceci n'est pas une biographie (Hazihi layssat Sirà) de Hazem Saghieh, As-Saqi, Beyrouth, 112 p..
 
2020-03 / NUMÉRO 165