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Chronique de l’Égypte, de Farouk à Nasser


Par Wadih AUDI
2007 - 02

L’Égypte ancienne a toujours fasciné les lecteurs. On ne peut pas en dire autant à propos de l’Égypte contemporaine, bien que le passage de la royauté de Farouk Ier à la république de Nasser ait été une aventure marquante pour le monde arabe. Si Gilbert Sinoué s’est intéressé à cette période, c’est parce qu’il est lui-même né en Égypte en 1947 et qu’il y a vécu jusqu’à la fin de l’année 1965. Le Colonel et l’Enfant-roi. Mémoires d’Égypte est à la fois une chronique de l’histoire moderne de l’Égypte de 1948 à 1970 et un livre de souvenirs. Il est composé comme une tresse et les chapitres sur le roi alternent avec ceux sur Nasser, les souvenirs personnels de l’auteur s’intercalant au milieu de cette reconstitution historique.

Le récit commence en 1948, au moment de la création de l’État d’Israël, lorsque les États arabes envoient leurs troupes libérer la Palestine. Dans un train bondé de soldats, trois sous-officiers égyptiens, Abdel-Hakim Amer, Zakaria Mohieddine et Gamal Abdel-Nasser font connaissance. Commence alors le récit de la vie de Nasser, né en 1918. D’où vient-il ? Quel a été son parcours ? Comment est-il arrivé au sommet du pouvoir égyptien ? L’auteur nous raconte la constitution des Officiers libres, le coup d’État réussi de 1952, la mise à l’écart de Naguib, l’ascension de Nasser, la maladresse américaine qui jette le raïs dans les bras des Soviétiques, la nationalisation du canal de Suez et la riposte occidentale, le mariage raté entre la Syrie et l’Égypte, la liquidation de la bourgeoisie égyptienne. « Nasser est devenu fou, écrit Sinoué. Il a non seulement décapité l’intelligentsia, mais annihilé ce brassage ethnique qui faisait toute la force et la richesse culturelle de l’Égypte. » La guerre de 1967 sera une déculottée terrible, mais le peuple égyptien refusera la démission du raïs qui mourra d’une crise cardiaque, trois ans plus tard. Farouk, lui, est né en 1920. Nous ne saurons rien de lui avant ses seize ans et son arrivée à Alexandrie, le 15 mai 1936, à la suite de la mort de son père Fouad. Le roi ne gouvernera pas : il sera un jouet entre les mains des Britanniques et n’aura d’autre choix que de céder à leurs exigences. « Rarement monarque fut autant conspué, blâmé, désapprouvé, injurié, méprisé. » Sinoué évoque sa cleptomanie, ses deux mariages, son amour du jeu, ses déboires avec les Anglais, son exil, sa boulimie, ses maîtresses et même des détails intimes sur sa sexualité…

Parallèlement à ces deux sagas, Sinoué nous raconte son enfance égyptienne.  Maurice, son père, était propriétaire du club privé le plus huppé du Caire, Le Scarabée qui attira l’élite de la capitale, mais aussi de futures célébrités : Lambros Worlou (Georges Guétary), Yolanda Gigliotti (Dalida), Giuseppe Mustacchi (Georges Moustaki), Claude François, Demis Venturis (Demis Roussos), Guy Béhar (Guy Béart), Richard Anthony, ainsi que le guitariste Alexandre Lagoya, la poétesse Andrée Chédid et… Rudolf Hess. Un soir, Le Scarabée accueillit en même temps  Farouk  et trois autres rois déchus : Umberto II d’Italie, Zog Ier d’Albanie et Pierre II de Yougoslavie ! Malgré la révolution de 1952,  Le Scarabée continuera à fonctionner jusqu’en 1955, date à laquelle il sera mis sous scellés. Maurice loue alors le bateau à deux roues à aubes de Farouk, le Kassed Kheir (où se produiront Jacques Brel et Charles Aznavour !), et organise les premières croisières fluviales jusqu’en Haute-Égypte. En 1964, il dépose son bilan, cède le Kassed Kheir au Club Méditerranée et, un an plus tard, quitte définitivement l’Égypte avec sa famille. En 1975, le Kassed Kheir prend feu : symbole d’une époque révolue, il repose désormais au fond du Nil, en face du temple de Louxor... Sinoué a gagné son pari : son livre est passionnant et se lit avec beaucoup de plaisir.

 
 
 
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