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2020-03 / NUMÉRO 165   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Guerre fratricide au Levant


Par Franck MERMIER
2006 - 12


Ce livre aurait très bien pu s’intituler Liban-Syrie 1941 car une grande partie des combats qui y sont relatés se sont déroulés au pays du Cèdre. Qui se souvient cependant de cette guerre non pas oubliée mais bien occultée qui opposa des Français entre eux pendant... 34 jours en juin et juillet 1941 ? D’un côté les 35 000 hommes dont seulement 8 000 métropolitains de l’armée du Levant, restée fidèle au gouvernement de Vichy et commandée par le général Dentz, de l’autre les 5 400 hommes de la 1re Division française libre auxquels s’ajoutaient 18 000 Australiens, 9 000 Anglais et 2 000 Indiens. Les premiers retranchés au Liban et en Syrie alors sous mandat français et les seconds rassemblés en Palestine se livrèrent une guerre maritime, aérienne et terrestre qui coûta la vie à environ 7 000 combattants. Sous l’épitaphe « Mort pour la France », les soldats français des deux camps reposent ensemble dans les cimetières de Damas, de Beyrouth et du Liban-Sud. Quelles sont les raisons de cette guerre et était-elle évitable ? L’auteur consacre la première partie de son ouvrage à répondre à ces questions. Le prétexte en est connu : l’autorisation accordée par le gouvernement de Vichy à l’armée allemande d’utiliser ses bases aériennes du Liban et de Syrie (Rayak, Alep, Palmyre) pour appuyer l’armée de Rachid Ali qui venait de provoquer un coup d’État à Bagdad en avril 1941 et s’était allié aux forces de l’Axe. Confronté à Rommel en Cyrénaïque, le général Wavell, commandant les troupes britanniques au Moyen-Orient à partir du Caire, n’était pas désireux d’ouvrir un nouveau front au Liban et en Syrie, mais l’attaque allemande en Crète en mai 1941 fut décisive et emporta la décision de Churchill. Le général de Gaulle voyait, lui, dans cette guerre un moyen d’étendre l’autorité de la France libre sur ces territoires sous mandat et d’augmenter les effectifs de ses troupes avec le ralliement escompté de l’armée du Levant.

L’auteur est sévère avec le chef de la France libre qu’il tient pour partie responsable de cette aventure guerrière qui laissera de terribles cicatrices au sein de l’armée française. Le retour de l’armée d’Afrique dans la bataille en 1943, les campagnes victorieuses de France, d’Italie et d’Allemagne contribuèrent à les refermer de même que l’occultation de ce conflit. À l’issue de celui-ci, l’accord d’armistice de Saint-Jean-d’Acre stipula le rapatriement des militaires et fonctionnaires ne désirant pas servir sous le drapeau de la France libre. Les tentatives de recrutement des gaullistes rencontrèrent le plus souvent une sourde hostilité et l’immense majorité demanda à partir. Il est vrai que la campagne avait été éprouvante pour les deux camps et les combats parfois acharnés. L’auteur en retrace pas à pas le déroulement depuis Marjeyoun jusqu’au centre de Damas, en passant par Koneitra et les ruines de Palmyre où les légionnaires des deux camps s’affrontèrent bien à contrecœur. Ce livre haletant, extrêmement bien informé, fait surgir des personnages historiques hauts en couleur comme le colonel Collet avec sa cavalerie tcherkesse passée à la France libre ou le commissaire Colombani dont une rue a longtemps porté le nom à Ras Beyrouth. Certains officiers gaullistes deviendront légendaires comme Koenig, Bollardière, Messmer... D’autres protagonistes entreront aussi dans l’histoire comme le général Catroux, haut-commissaire au Levant nommé par le général de Gaulle, et le général Spears, représentant de Churchill à Beyrouth, qui s’affrontèrent à fleurets mouchetés sur les parquets bien cirés de la haute société beyrouthine, l’un tentant de conserver ce qu’il pouvait de l’autorité de la France sur les États du Levant, le second s’employant à accélérer le processus conduisant à leur indépendance.

Historien de la Seconde Guerre mondiale, Henri de Wailly tente de réhabiliter quelque peu le général Dentz et son armée du Levant qui s’est courageusement battue. Il n’est pas avare de commentaires grinçants sur le général de Gaulle et les « bandes gaullistes » bravaches et débraillées dont l’horizon était cerné par la condamnation à mort pour rébellion et désertion dans la France de Vichy et par le flambeau incertain d’une victoire s’alimentant de sacrifices incessants. Ceux consentis au Liban et en Syrie durant cet été funeste ne donnèrent lieu à aucune décoration et plusieurs de ces soldats, notamment des légionnaires et des aviateurs, firent jouer leur clause de conscience pour ne pas prendre part à ces combats fratricides. Le général Dentz ne fut pas avare de décorations, mais l’histoire s’acharna sur lui puisque après avoir livré Paris aux Allemands sur ordre du maréchal Pétain en juin 1940, combattu les Alliés et la France libre en 1941, il fut condamné à mort en 1945 « pour intelligence avec l’ennemi » et passa le restant de ses jours en prison, sa peine ayant été commuée en réclusion perpétuelle.

 
 
 
BIBLIOGRAPHIE
Syrie 1941. La guerre occultée. Vichystes contre gaullistes de Henri de Wailly, Perrin, 2006, 504 p.
 
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