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Les pérégrinations de Youssef Bazzi


Par Tarek Abi Samra
2017 - 02

L’on voyage pour se découvrir soi-même : formule quelque peu stéréotypée qui ne s’appliquerait peut-être pas à tout le monde, mais caractérise si bien Youssef Bazzi et son nouvel ouvrage Dâhiya wahida… modon kathira (Une banlieue… beaucoup de villes), un recueil d’articles et d’essais – écrits entre 1995 et 2015 – dans lesquels le poète et journaliste libanais a retranscrit ce qu’il a vu, ressenti et pensé lors de ses multiples et brefs séjours dans des villes arabes, européennes et autres.

Sur toutes les cités arabes qu’il visite, Bazzi pose un regard lucide, macabre : il y voit partout des signes de dégénérescence. Dans un style précis, parfois poétique et souvent cruel, il nous raconte l’agonie de nos villes, des lieux devenus étrangers pour leurs habitants qui, désormais, y vivent comme des exilés. C’est ainsi qu’il nous décrit Alger : capitale magnifique et fascinante, à l’architecture majestueuse, l’un des exploits de la puissance coloniale française et de son urbanisme. Mais malgré cela, c’est un endroit à présent négligé, délabré, qui se pourrit, car il existerait entre ce lieu et ses habitants une sorte de rupture culturelle, les modes de vie ruraux de la majorité de la population étant en contradiction flagrante avec tout ce que les bâtiments, et leurs styles architecturaux, suggèrent sur le plan de la modernisation et de l’urbanisme. C’est également le cas d’Alexandrie, ville souffrant de nostalgie pour son âge d’or, son passé glorieux de cité riche et cosmopolite, maintenant, selon le mot de Bazzi, « colonisée » par les ruraux pauvres qui l’ont transformée de fond en comble, « comme si l’on imaginait un château victorien devenu un garage de réparation d’automobiles ». 

L’auteur voit ce même schéma se répéter dans la plupart des pays arabes : une aliénation mutuelle entre une cité et sa population qui semblent ne rien partager en commun, comme si le lieu appartenait à une époque, et ses habitants à une autre. 
Dans les textes de ce recueil, la décadence de nos villes est souvent confrontée à la vitalité et à la prospérité des villes des autres, où règne l’harmonie entre l’architecture et l’homme. Dès que Bazzi arrive à Berlin, Rome ou Istanbul, son écriture change : la cruauté disparaît, elle est remplacée par une sorte de lyrisme, parfois même par un style épique lorsque l’auteur décrit, par exemple, les exploits architecturaux des villes européennes ou l’incroyable diversité humaine qui les caractérise. 

Pourtant, tous les textes de ce livre, qu’ils traitent du Caire ou de Berlin, de Bagdad ou de Paris, demeurent si engageants à la lecture, car leur véritable sujet n’est pas telle ou telle cité, mais la relation conflictuelle et très ambivalente de l’écrivain avec les milieux urbains. D’ailleurs, et malgré la grande perspicacité dont il fait parfois preuve, Bazzi est loin d’être un observateur objectif : ce qu’il cherche à capter avec ses regards fiévreux qui fouillent chaque recoin caché d’une ville, c’est toujours un reflet de son Moi, un Moi qu’il avait disséqué dans l’article magnifique et violent qui ouvre le recueil.

En effet, dans ce texte qui date de 1995, il nous raconte la terrible humiliation qu’il avait ressentie lorsque, encore adolescent, il avait dû, en raison de la guerre civile, vivre en tant que déplacé dans un des quartiers bourgeois de Beyrouth. Tout ce qu’il y observait alors comme signes de richesse et de modernité le renvoyait à sa propre misère et à ses origines rurales. Ne pouvant alléger ce sentiment de honte, il eut recours à un comportement violent et commença à salir la maison qu’il squattait, à détruire les meubles, à uriner devant les portes closes des autres appartements… Ce conflit avec soi-même se termina, des années plus tard, par la victoire des valeurs bourgeoises et modernes que Bazzi finit par adopter. Mais à partir de ce moment, il commença à voir son ancien Moi honni incarné dans les autres personnes déplacées vivant dans la capitale, puis dans les habitants de la banlieue sud de Beyrouth, et enfin, durant ses divers voyages, dans la majorité des habitants des villes arabes, ces misérables d’origines rurales qui ne comprennent rien aux valeurs de la vie moderne et urbaine. C’est seulement à l’« étranger », dans les villes européennes ou non arabes, qu’il réussit à trouver une certaine sérénité en se libérant temporairement des reflets de sa propre image.

Ainsi, l’écriture de Bazzi est toujours très personnelle : il est constamment présent dans chacun de ses textes, avec toutes ses qualités et tous ses défauts, ne craignant pas de s’exposer aux yeux du lecteur. C’est dans cette rare sincérité que réside toute la vigueur de son livre.


 
 
D.R.
Alexandrie, « colonisée » par les ruraux pauvres, a été transformée « comme si l’on imaginait un château victorien devenu un garage de réparation d’automobiles. »
 
BIBLIOGRAPHIE
Dâhiya wahida… modon kathira (Une Banlieue… beaucoup de villes) de Youssef Bazzi, éditions Riad el-Rayyes, 2016, 352 p.
 
2017-03 / NUMÉRO 129