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2017-11 / NUMÉRO 137   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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À la mémoire d’une femme jardin


Par Fifi Abou Dib
2017 - 11
La mort des parents est un crève-cœur, quel que soit l’âge auquel on les perd. Écrire cette mort, que ce soit pour la tenir à distance, la confronter ou rendre un ultime hommage à cette part à la fois charnelle et spirituelle de soi que sont le père et la mère, est un exercice délicat. Funambule sans filet, plongeur sans scaphandre, somnambule de la plus longue nuit, Alexandre Najjar s’était déjà soumis avec brio, dans Le Silence du ténor, à ce travail d’écriture qui ne supporte aucun artifice littéraire, blanc, fidèle, tout de tendresse objective, dédié à la mémoire de son père. Aujourd’hui sa mère est morte. Il l’appelait « Mimosa », un mot dérivé de maman. Mais Najjar n’a rien de L’Étranger de Camus dont l’entame fait toujours scandale – y a-t-il plus scandaleux que la mort d’une mère ? Et si Camus se promène dans ces souvenirs souriants, c’est que Mimosa en était une fervente lectrice et critique, auteure d’un exposé remarqué sur son œuvre qu’elle donna lors d’une soirée littéraire à l’attention de ses camarades en faculté de Droit. 

Ce nouveau récit, Mimosa, n’est ni épitaphe, ni élégie, ni oraison. Mimosa est prétexte à un hommage discret, un témoignage attachant qui renvoie chaque lecteur à sa propre histoire et ressuscite d’un même geste l’histoire d’une ville et de toute une société. Si Najjar tutoie la mère absente, c’est uniquement pour prolonger avec elle une conversation d’âme à âme. S’il relate sa vie avant lui, et sa vie avec elle, c’est pour préserver dans les mots devenus reliques ces quelques temps forts qui font une existence et qui, mis bout à bout, semblent bien minces, n’était leur densité. « Ceci est une histoire vraie », signale l’Avertissement. Écrite quasiment d’une seule traite, qui plus est, comme le souligne la citation de Modiano en exergue : « Ce n’est pas ma faute si les mots se bousculent. Il faut faire vite, ou alors je n’en aurai plus le courage. »

Sous le signe du mimosa se profile la personnalité délicate d’une femme née à Beyrouth sous le mandat français, de père médecin. Fruit de l’éducation stricte donnée aux jeunes filles de son époque, Mimosa révèlera, dans l’épreuve, une exceptionnelle force de caractère. Tout au long du récit, Najjar, par ailleurs auteur d’un Dictionnaire amoureux du Liban, reconstruit avec érudition le décor, l’atmosphère et le tempo de la ville avant la guerre. Il déchiffre à travers les lectures de Mimosa, Sartre et Beauvoir, et ses musiques, Brassens ou Ferré toute une culture subversive pour son époque, la rébellion secrète d’une jeune fille qui deviendra un jour sa mère. Et quelle mère ! De son union avec l’homme qui aperçut en elle son âme sœur presque au premier regard (et de loin !), naquirent un premier fils, l’auteur, et trois paires de jumeaux dont une dernière malheureusement tronquée par la mort de l’un des deux bébés. Six enfants en quatre ans ! Le ventre de Mimosa est un vrai jardin. Alexandre, comme tout aîné, lui enseigne la maternité. Elle s’y investit avec bonheur, apprend à l’enfant l’écriture et la lecture en marge de l’école, et c’est pour la rendre fière qu’il progresse. Avec le temps, écrire ressemblera de plus en plus à un témoignage de complicité filiale et demeurera le plus précieux des cadeaux. 

Dans la vie de Mimosa, avec son exceptionnelle charge d’âmes, la guerre agit comme un révélateur. C’est une expérience aussi tragique que loufoque où il faut faire preuve d’organisation, de sang froid et d’un sacré talent de gestionnaire. Gérer six enfants en donnant à chacun sa place entière, tant dans son cœur que dans son emploi du temps, nécessite du talent. Et Mimosa est en ce sens une artiste. « Aujourd’hui maman n’est pas morte », termine l’auteur. Comment le serait-elle avec ce cœur multiple, cette vie éclatante qui pulse entre les pages, et l’amour intense et pudique de celui qu’elle appelait « Mon », qui l’appelait « Ma », ce ténor qu’elle a rejoint, on voudrait le croire, pour l’éternité.

BIBLIOGRAPHIE

Mimosa d’Alexandre Najjar, Les Escales, 2017, 136 p.

Alexandre Najjar au Salon :
Rencontre autour de Mimosa le 11 novembre à 18h (salle Samir Frangié)/ Signature à 19h (Antoine).
À noter aussi une Lecture de textes de l’auteur par le comédien Stanley Weber, accompagné au piano par Nicolas Chevereau le 7 novembre à 20h30 (Hôtel Al-Bustan).
 
 
 
2017-11 / NUMÉRO 137