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Dessine-moi une occupation


Par Ziad Majed
2017 - 12

À l’occasion du cinquantième anniversaire de l’occupation de Jérusalem Est, de la Cisjordanie et de Gaza, la romancière Ayelet Waldman et son compagnon l’essayiste Michael Chabon se sont associés à l’ONG israélienne « Breaking the Silence » pour demander à vingt-quatre écrivains de renommée internationale de se rendre dans les territoires occupés. Objectif : témoigner du quotidien des Palestiniens et livrer des courts récits permettant aux lecteurs (avisés comme non avisés) de réaliser ce que sont concrètement les coûts humains de l’occupation et de la colonisation. 

Le résultat est sans appel. Tous les écrivains sont revenus bouleversés, accablés par l’ampleur de la violence physique et psychique que subissent les Palestiniens. Leurs histoires relatent les longues heures d’attente humiliante sur les checkpoints de l’armée israélienne qui minent leur vie dans les banlieues de Jérusalem et en Cisjordanie. Elles évoquent la haine et les agressions dans les rues d’Hébron où quelques centaines de colons armés, protégés par les soldats, squattent impunément des appartements et maisons en chassant leurs propriétaires, et interdisent aux dizaines de milliers de Palestiniens l’accès aux quartiers du centre-ville. Ces histoires restituent aussi des détails de vies fracassés par l'édification du mur sur des terres palestiniennes, séparant maisons, écoles, champs agricoles et commerces dans plusieurs localités. 

Même le Péruvien Mario Vargas Llosa, prix Nobel de littérature, défenseur d’Israël et opposé au boycott de ses institutions académiques, écrit après sa visite : « Les colonies étendent la présence israélienne et démantèlent le territoire que devrait occuper, en principe, le futur État palestinien, au point de le rendre impraticable. » Il ajoute que dénoncer la politique de Tel Aviv est devenu pour lui une obligation morale.

Visibles et invisibles
En donnant de la chair et des os au mot « occupation » resté longtemps abstrait, parfois évité et souvent vidé de toute connotation dans les médias ou les déclarations politiques en Occident, plusieurs récits rappellent les politiques israéliennes opprimantes que sont la « réalité banale » du vécu palestinien. Ils décrivent la construction d’autoroutes sur des terres confisquées, réservées exclusivement aux colons et aux soldats de l’occupation, rendant « invisible » toute existence palestinienne pour les usagers et fragmentant davantage le territoire de la Cisjordanie. Ces récits racontent également comment des dizaines d’oliviers sont arrachés et régulièrement volés par des colons qui repoussent les paysans palestiniens loin de leurs champs et les privent de leurs sources de revenus et de leur patrimoine naturel. Ils exposent enfin les mesures répressives contre les jeunes et les moins jeunes autour des colonies qui se multiplient et s’imposent sur les collines et à proximité des sources d’eau. De la plume de ces écrivains, ce long recueil d’abus, de violations des droits humains et du droit international rend « visibles » et concrètes l’occupation et la souffrance des Palestiniens. 

Addiction et politicide
L’un des témoignages les plus surprenants dans cet ouvrage est celui de l’écrivaine américaine Rachel Kushner, qui met en lumière la consommation de « Mr. Nice Guy » – une drogue classée parmi les « cannabinoïdes synthétiques » – par des enfants dans le camp de Shuafat, près de Jérusalem. Cette substance « endommage le cerveau et ruine des vies... On en trouvait des paquets vides sous nos pieds en traversant le grand parking où les bus ramassent six mille enfants par jour et leur font passer le poste de contrôle pour aller à l’école à Jérusalem-Est, puisque le camp n’a que quelques établissements pour les élèves du niveau élémentaire », écrit-elle.

On découvre là une conséquence peu connue du stress causé par les épreuves des barrages. Une situation de fragilité que les dealers exploitent lors des rassemblements matinaux de milliers d’enfants palestiniens dont la plupart seront en proie à la toxicomanie et aux pathologies graves qui y sont liées. En somme, on assiste à la destruction lente d’une génération dont l’avenir est incertain. 

Le but de l’occupation est « non seulement de s’emparer des territoires mais aussi de briser les âmes », écrit la Canadienne Madeleine Thien.

On ne peut mieux résumer la politique israélienne dans les territoires palestiniens. Une entreprise de « politicide » à l’œuvre depuis des décennies sous l’œil impuissant et parfois complice de la communauté internationale. Cet excellent témoignage offre donc une opportunité de plus pour dénoncer sans jamais renoncer…



Les auteurs
Lorraine Adams, Geraldine Brooks, Lars Saabye Christensen, Anita Desai, Dave Eggers, Assaf Gavron, Arnon Grünberg, Helon Habila, Ala Hlehel, Fida Jiryis, Maylis de Kerangal, Porochista Khakpour, Hari Kunzru, Rachel Kushner, Eimear McBride, Colum McCann, Eva Menasse, Emily Raboteau, Taiye Selasi, Raja Shehadeh, Madeleine Thien, Colm Toibin, Mario Vargas Llosa, Jacqueline Woodson.
 
 BIBLIOGRAPHIE
Un Royaume d’olives et de cendres : 26 écrivains, 50 ans de territoires occupés, présenté par Ayelet Waldman et Michael Chabon, Robert Laffont, 2017, 512 p.

 
 
 
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