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2018-07 / NUMÉRO 145   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Chroniques
Retour manqué en Algérie
Jean-Noël Pancrazi fait le récit, encore à vif, de ses retrouvailles sabotées avec le pays où il est né.

Par Jean-Claude Perrier
2018 - 02


«Sur le coup, ça a été très violent. Je n’ai pas compris le pourquoi de cette mésaventure. Mais je n’ai pas voulu faire de scandale, c’est une affaire privée, une histoire toute petite. » Pas si petite, pourtant, puisque Jean-Noël Pancrazi en a fait un livre, un récit à la fois très tenu, très émouvant, et parfois encore bouillant de colère. Je voulais leur dire tout mon amour est avant tout le livre d’un rendez-vous manqué.

Né à Sétif en 1949 dans une famille modeste, d’origine corse, Pancrazi a fait partie de ces « pieds-noirs » qui ont quitté l’Algérie en 1962, avec les siens. Il se souvient encore de son embarquement dans le port de Bône, aujourd’hui Annaba. Depuis tout ce temps, c’est-à-dire plus d’un demi-siècle, en dépit d’occasions littéraires ou de sollicitations amicales, il n’était jamais retourné dans son pays d’origine, alors qu’il a pas mal séjourné au Maghreb, surtout en Tunisie. « Le côté pèlerinage, dit-il, ce n’est pas mon truc. »

Mais, en décembre 2016, il a enfin saisi au vol l’opportunité qui s’offrait à lui, acceptant de faire partie du jury du Festival du cinéma méditerranéen d’Annaba, justement. « Mais j’y allais pour découvrir l’Algérie nouvelle, précise-t-il, pas par nostalgie du passé. » Aussi, en dépit d’un emploi du temps très serré, des nombreuses projections, et d’un encadrement strict mis en place par les autorités, « qui rappelle les “beaux jours” des anciens pays de l’Est », est-il parvenu à aller quand même « au contact ». « En arrivant à Annaba, raconte-t-il, j’ai été bouleversé. Dès le choc des roues de l’avion sur la piste, tout revenait ! Ensuite, j’ai sympathisé avec des jeunes, des “désœuvrés”, comme beaucoup, on a beaucoup parlé. De même avec mes collègues du Festival. J’ai été frappé par l’infinie vitalité de ce pays, de sa jeunesse. Par l’humour des Algériens, qui se moquent du régime, et d’eux-mêmes. Il y a un immense décalage entre le pouvoir, avec sa police, et le peuple. » C’est à ce peuple, justement, qu’il était venu « dire tout (son) amour ».

Annaba ne se trouvant pas très loin de Sétif, Pancrazi avait planifié, juste après la fin du Festival, une escapade dans sa ville natale, en compagnie de ses nouveaux amis, Wissam, Kader, Kamel, grâce au cousin Adel, de Batna, qui possède une voiture… Mais voilà : la veille au soir, alors qu’il s’apprêtait à savourer un repos mérité, se préparant au Sétif de sa jeunesse, se remémorant ses parents disparus, l’écrivain voit débarquer dans sa chambre d’hôtel des barbouzes qui, sans explication ni autre forme de procès, lui signifient son expulsion immédiate. On l’emmène à l’aéroport, prendre le premier avion pour Paris. Il n’a même pas pu décommander le cousin Adel, ni dire au revoir à ses copains. « On s’est reparlé depuis, mais quand même. Sur le coup, j’ai eu une réaction très agressive. J’ai hurlé : “Mais ici c’est mon pays ! Vous me chassez une deuxième fois !” »

Ensuite, bien sûr, il a cherché à expliquer. « En fait, le contexte était tendu. Il y avait eu des menaces d’attentat islamiste pendant le Festival, et on était quelques mois après l’assassinat de l’alpiniste français Hervé Gourdel... »

Et, avec le livre, sont venus l’apaisement, le temps de l’analyse. « Je comprends les Algériens. Même si leur régime est loin d’être parfait, Bouteflika, c’est mieux que la guerre ! Les gens restent marqués par ce qu’ils appellent “la décennie noire”, quand les terroristes frappaient aveuglément, de tous côtés. Ils ne peuvent pas se permettre le luxe d’une autre guerre civile, ni d’une révolution. C’est pour cela qu’en dépit de tous leurs problèmes, il n’y a pas eu de printemps algérien. »

À l’évidence, ce séjour, ces retrouvailles, si attendues et au final sabotées, ont marqué Jean-Noël Pancrazi : « Là-bas, j’étais bien, j’aurais pu rester. Même y mourir ! Mais je n’ai pas renoncé à retourner en Algérie, au contraire. »


 BIBLIOGRAPHIE
 
Je voulais leur dire tout mon amour de Jean-Noël Pancrazi, Gallimard, 2018, 128 p.
 
 
 
D.R.
 
2018-07 / NUMÉRO 145